{"id":11025,"date":"2014-02-20T13:44:35","date_gmt":"2014-02-20T12:44:35","guid":{"rendered":"http:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=11025"},"modified":"2014-02-21T09:00:54","modified_gmt":"2014-02-21T08:00:54","slug":"poitiers-a-propos-de-lobelisque-brisede-didier-marcel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=11025","title":{"rendered":"[Poitiers] A propos de \u00ab\u00a0l&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9\u00a0\u00bb de Didier Marcel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><strong>A propos de \u00ab\u00a0l&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9\u00a0\u00bb de Didier Marcel<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les jardins du Puygarreau, situ\u00e9s juste derri\u00e8re l&rsquo;h\u00f4tel de ville de Poitiers, ont \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9s le lundi 17 f\u00e9vrier 2014. Ils concluent l&rsquo;op\u00e9ration de r\u00e9novation du centre-ville nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Coeur d&rsquo;agglo\u00a0\u00bb, qui a co\u00fbt\u00e9 rien moins que 25 millions d&rsquo;euros (hors r\u00e9novation des fa\u00e7ades et des canalisations souterraines). L&rsquo;am\u00e9nagement des jardins du Puygarreau, poin\u00e7onn\u00e9s d&rsquo;un ob\u00e9lisque imposant, constitue bien le <i>clou du spectacle <\/i>de cette op\u00e9ration urbanistique. Le projet a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 sous la houlette de David Perreau, \u00e0 partir des directives de Yves Lion (l&rsquo;architecte urbaniste de coeur d&rsquo;agglo), durant quatre ann\u00e9es de travail. Il a co\u00fbt\u00e9 \u00e0 lui seul un million d&rsquo;euros. Dans cet espace \u00e9minemment symbolique, jouxtant le centre du pouvoir municipal, les enjeux \u00ab\u00a0artistiques\u00a0\u00bb sont tout autant <i>politiques <\/i>; force est de constater que rien n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 au hasard&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\"><strong>Dans les jardins du Puygarreau<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les jardins re\u00e7oivent trois oeuvres d&rsquo;art contemporain. Hormis l&rsquo;ob\u00e9lisque, il y a cette grille en inox d&rsquo;Elisabeth Ballet, fermant les lieux (de 8\u2009h \u00e0 17\u2009h\u200945 du 1er octobre au 31 mars, et de 8\u2009h \u00e0 20\u2009h, du 1er avril au 30 septembre). De son propre aveu, cette grille \u00ab\u00a0Tourne-sol\u00a0\u00bb porte une r\u00e9flexion sur le \u00ab\u00a0s\u00e9curitaire\u00a0\u00bb. De fait, elle ressemble (d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ?) aux barreaux d&rsquo;une porte g\u00e9ante de cellule de prison, cette institution pilier de la d\u00e9mocratie autoritaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pierre Joseph a quant a lui install\u00e9 huit images d&rsquo;archives color\u00e9es montrant des enfants sur des terrains de jeux. Il a aussi install\u00e9 des jeux pour enfants, couleur acier ou blanche : les formes rondes pr\u00e9dominent, avec un d\u00f4me d&rsquo;escalade et des sortes de bascules tournantes. Des images pass\u00e9es, du rond, du lisse&#8230; du <i>vide <\/i>: rien que les bambins puissent saisir (mises \u00e0 part les barres), utiliser comme cachettes, <i>s&rsquo;approprier<\/i>. Le nom m\u00eame de l&rsquo;installation \u00e9voque de fa\u00e7on saisissante le programme politique du pouvoir moderne : \u00ab\u00a0Aire\/air\/erre\/\u00e8re\u00a0\u00bb rime avec am\u00e9nagement m\u00e9tropolitain, an\u00e9antissement de toute consistance sociale, \u00e9crasement de toute aventure au profit d&rsquo;une course folle et sans but des marchandises, cons\u00e9cration d&rsquo;une \u00e9poque contre-r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Ces installations sont parfaitement \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;espace public \u00ab\u00a0Coeur d&rsquo;agglo\u00a0\u00bb, avant tout espace de circulation marchande sous contr\u00f4le autoritaire. Au milieu tr\u00f4ne le message artistique principal, surplombant les lieux, le totem de cet \u00ab\u00a0ob\u00e9lisque bris\u00e9\u00a0\u00bb de Didier Marcel. Selon la presse locale, l&rsquo;objet de 5 m de haut \u00e9voquerait le \u00ab\u00a0b\u00fbcheron d\u00e9fricheur\u00a0\u00bb&#8230; elle s&rsquo;en tiendra l\u00e0, comme devant un (for)fait accompli.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\"><a href=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2014\/02\/ob\u00e9lisque-bris\u00e9.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-11026\" alt=\"ob\u00e9lisque bris\u00e9\" src=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2014\/02\/ob\u00e9lisque-bris\u00e9.jpg\" width=\"532\" height=\"800\" srcset=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2014\/02\/ob\u00e9lisque-bris\u00e9.jpg 532w, https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2014\/02\/ob\u00e9lisque-bris\u00e9-199x300.jpg 199w\" sizes=\"auto, (max-width: 532px) 100vw, 532px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\"><strong>L&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Didier Marcel, 53 ans, vit et enseigne \u00e0 l\u2019Ecole nationale sup\u00e9rieure d\u2019art de Dijon depuis 2006, en m\u00eame temps qu&rsquo;il expose dans de nombreuses institutions culturelles du monde entier ; signes d&rsquo;une reconnaissance de son travail par le pouvoir, consacr\u00e9e par un prix international de l\u2019art contemporain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Il travaille principalement sur la mise en spectacle de maquettes, et de moulages d&rsquo;objets pr\u00e9lev\u00e9s dans la nature, transport\u00e9s et transform\u00e9s en vue de leur exposition artistique au moyen de cadrages, flocages et d&rsquo;\u00e9l\u00e9vations. Comme l&rsquo;artiste le dit lui-m\u00eame <a href=\"http:\/\/www.dailymotion.com\/video\/xphis9_paroles-d-artistes-didier-marcel-sans-titre-1999_creation\" target=\"_blank\">dans cette instructive vid\u00e9o<\/a>, la r\u00e9flexion (l&rsquo;id\u00e9ologie ?) joue un r\u00f4le tr\u00e8s important dans son travail. \u00ab\u00a0La chose dispara\u00eet derri\u00e8re l&rsquo;id\u00e9e\u00a0\u00bb : l&rsquo;id\u00e9e surmonte le r\u00e9el, qui se change en \u00ab\u00a0signe\u00a0\u00bb (mot leitmotiv), sur un \u00ab\u00a0territoire\u00a0\u00bb. Le spectacle du r\u00e9el r\u00e9ifi\u00e9 \u00ab\u00a0d\u00e9crit l&rsquo;espace qui nous entoure\u00a0\u00bb. L&rsquo;objet (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une maquette ou d&rsquo;une installation plus monumentale), \u00ab\u00a0renvoie \u00e0 notre r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb, qui est cellle des \u00ab\u00a0centres-villes, des espaces suburbains, de la nationale\u00a0\u00bb, bref, \u00e0 la domination d&rsquo;une dynamique plus qu&rsquo;urbaine sur les espaces humains : m\u00e9tropolitaine. Les motifs d&rsquo;ornement des surfaces de l&rsquo;objet d&rsquo;art doivent eux-m\u00eames \u00e9voquer la \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition\u00a0\u00bb, \u00e0 l&rsquo;image de la \u00ab\u00a0r\u00e9p\u00e9tition\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0chose sans fin\u00a0\u00bb de l&rsquo;objet lui-m\u00eame d\u00e9multipli\u00e9 dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\"><strong>Le spectacle de la subversion&#8230;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Se doublant d&rsquo;une r\u00e9flexion sur l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation des objets, son art figure, de fa\u00e7on quasi-explicite, la dynamique moderne de domination totale et totalitaire de l&rsquo;espace. Marcel compare ainsi les colonnes de ses arbres avec l&rsquo;\u00e9difice d&rsquo;une \u00ab\u00a0cath\u00e9drale\u00a0\u00bb, r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la religion que l&rsquo;on retrouve d&rsquo;ailleurs dans toute l&rsquo;oeuvre de Barnett Newman, dont Marcel s&rsquo;est inspir\u00e9 en r\u00e9interpr\u00e9tant l&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9 (1).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">L&rsquo;approche de l&rsquo;art par Marcel est donc plus que \u00ab\u00a0n\u00e9o-romantique\u00a0\u00bb : elle est <i>politique<\/i>. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;arbres le plus souvent d\u00e9nu\u00e9s de branches, tot\u00e9mis\u00e9s, ou d&rsquo;une sculpture de terre labour\u00e9e \u00e9lev\u00e9e \u00e0 la verticale sur le mur d&rsquo;une galerie d&rsquo;art : sous la \u00ab\u00a0m\u00e9taphore\u00a0\u00bb de la sculpture du vivant, de l&rsquo;am\u00e9nagement du paysage, Marcel nous parle d&#8217;emprise, de pouvoir qui s&rsquo;exerce sur l&rsquo;espace. L&rsquo;ambiguit\u00e9 de sa r\u00e9flexion avec la \u00ab\u00a0Nature\u00a0\u00bb, sorte d&rsquo;ode \u00e9trange \u00e0 un paradis perdu, na\u00eet de la r\u00e9ification m\u00eame de celle-ci (le \u00ab\u00a0naturel artificiel\u00a0\u00bb), sous l&rsquo;effet d&rsquo;une dissociation de l&rsquo;homme d&rsquo;avec son environnement. L&#8217;emprise va avec la <i>d\u00e9possession<\/i>. Ce n&rsquo;est \u00e9videmment pas un hasard si la participation de Marcel a \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9e par les concepteurs de l&rsquo;op\u00e9ration urbanistique de gentrification de Poitiers, ces professionnels de la d\u00e9possession symbolique et r\u00e9elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Car l&rsquo;art de Marcel est si \u00e9minemment politique que le r\u00e9el remani\u00e9 par l&rsquo;artiste ne concerne pas que la nature. En filigranes, il d\u00e9crit la domination politique, l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9crasement des mouvements sociaux, de la vie sociale m\u00eame, par le pouvoir. Les r\u00e9f\u00e9rences historiques sont bien l\u00e0 : \u00e0 Dijon, la ville qu&rsquo;il habite, Marcel a fait installer le tronc d&rsquo;un <i>arbre, <\/i>floqu\u00e9 en blanc et tournant, <i>rue de la Libert\u00e9<\/i>. L&rsquo;objet, moul\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;un arbre du parc de la Colombi\u00e8re, a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9 le 18 mai 2013. R\u00e9f\u00e9rence \u00e9vidente aux arbres de la libert\u00e9, plant\u00e9s lors de la r\u00e9volution de 1848, cens\u00e9s figurer la r\u00e9conciliation de toutes les classes et autour desquels l&rsquo;on dansait, comme dans toutes les r\u00e9volutions. L\u00e0, on ne danse plus : l&rsquo;arbre tourne (\u00ab\u00a0on ne tourne pas autour de l&rsquo;objet, on le regarde tourner\u00a0\u00bb, dit l&rsquo;artiste sur ses dispositifs tournants). Il est blanc, couleur totale (totalitaire ?) contenant toutes les couleurs. D\u00e9nu\u00e9 de branches, impossible de s&rsquo;en <i>saisir<\/i>. La r\u00e9volution est morte, elle s&rsquo;est fig\u00e9e en spectacle de l&rsquo;impuissance sociale, s&rsquo;imposant \u00e0 la vue des passants allant travailler ou consommer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">L&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9 de Poitiers ressemble lui aussi \u00e0 une \u00ab\u00a0colonne\u00a0\u00bb (Marcel lui-m\u00eame qualifie ainsi ses oeuvres en forme de tronc d&rsquo;arbre). L&rsquo;adjectif \u00ab\u00a0bris\u00e9\u00a0\u00bb peut aussi \u00e9voquer une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la colonne Vend\u00f4me, symbole du pouvoir dictatorial de l&rsquo;Empire bonapartiste (amateur d&rsquo;ob\u00e9lisques vol\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Egypte conquise). Cette colonne fut abattue par les r\u00e9volutionnaires lors de la Commune de Paris en mai 1871. Pour rappel, cet \u00e9dit de la Commune :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">\u00ab La Commune de Paris, consid\u00e9rant que la colonne imp\u00e9riale de la place Vend\u00f4me est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une n\u00e9gation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perp\u00e9tuel \u00e0 l\u2019un des trois grands principes de la R\u00e9publique fran\u00e7aise, la fraternit\u00e9, d\u00e9cr\u00e8te : article unique &#8211; La colonne Vend\u00f4me sera d\u00e9molie. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Apr\u00e8s le massacre des communards, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Mac-Mahon imputa l&rsquo;insupportable attaque contre ce symbole du pouvoir \u00e0 l&rsquo;artiste anarchiste Courbet, condamn\u00e9 \u00e0 payer les frais de reconstruction de la colonne pendant 33 ans. L&rsquo;artiste mourra, ruin\u00e9 et isol\u00e9, avant de verser la premi\u00e8re traite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">La dimension politique se confirme lorsqu&rsquo;on consid\u00e8re plus en d\u00e9tail l&rsquo;oeuvre expos\u00e9e dans les jardins du Puygarreau \u00e0 Poitiers, notamment dans ses diff\u00e9rences avec le Broken Obelisk de Newman (1). Tout d&rsquo;abord il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;un ob\u00e9lisque, mais comme d\u00e9j\u00e0 dit d&rsquo;une colonne, figurant un arbre&#8230; objet vivant par excellence, figurant la \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb, ici morte. Il ne s&rsquo;agit plus de deux \u00e9l\u00e9ments distincts (un ob\u00e9lisque renvers\u00e9 pos\u00e9 sur une pyramide), mais d&rsquo;un seul, un tronc sans branches et presque enti\u00e8rement coup\u00e9 \u00e0 sa base par les coups de quelque hache. Si le diam\u00e8tre diff\u00e9rent du tronc, de part et d&rsquo;autre de ce r\u00e9tr\u00e9cissement, \u00e9voque l&rsquo;oeuvre originelle de Newman, la couleur diff\u00e8re et l\u00e0 encore, le flocage est blanc : couleur totale englobant toutes les autres, \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;un projet politique totalitaire de domination compl\u00e8te des espaces sociaux, dans leur infinie diversit\u00e9. Cet aspect englobant\u00a0 est renforc\u00e9 par la circularit\u00e9 de l&rsquo;objet (contrairement aux ar\u00eates de l&rsquo;ob\u00e9lisque de Newman surmontant la pyramide). N\u00e9anmoins, l&rsquo;espace symbolique de la coupure est bien dot\u00e9 d&rsquo;angles, et recouvert de huit surfaces r\u00e9fl\u00e9chissantes triangulaires, renvoyant son image (sa responsabilit\u00e9 ?) au spectateur isol\u00e9 par son propre reflet. Les passants sont invit\u00e9s \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 leur r\u00f4le dans le d\u00e9frichement de l&rsquo;espace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\"><strong>&#8230;bris\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Mais si l&rsquo;oeuvre interpelle politiquement, elle n&rsquo;ouvre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment aucune perspective&#8230; \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;une nature r\u00e9ifi\u00e9e, envisag\u00e9e sous l&rsquo;angle de la nostalgie, de la culpabilit\u00e9 et de l&rsquo;impossibilit\u00e9, et \u00e0 l&rsquo;image des miroirs \u00e9clat\u00e9s de l&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9, renvoyant chacun des spectateurs \u00e0 sa solitude, \u00e0 sa pseudo-responsabilit\u00e9 dans le d\u00e9sastre en cours. L&rsquo;oeuvre monumentale dans l&rsquo;espace public n&rsquo;est que le <i>spectacle <\/i>du pouvoir absolu, sur la soci\u00e9t\u00e9, des d\u00e9cideurs qui la commandent. Elle est la manifestation \u00e9hont\u00e9e du primat de l&rsquo;espace public, c&rsquo;est-\u00e0-dire du pouvoir autoritaire sur l&rsquo;espace social. Quand bien m\u00eame elle s&rsquo;aventure plus ou moins subtilement \u00e0 montrer que la nature de ce pouvoir est un d\u00e9sastre \u00e9cologique et social, c&rsquo;est pour montrer que ce d\u00e9sastre, cette n\u00e9gation de la vie, est ind\u00e9passable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Elle renvoie ainsi \u00e0 l&rsquo;environnement impos\u00e9 par l&rsquo;op\u00e9ration Coeur d&rsquo;agglo, qui l&rsquo;a financ\u00e9e, et qui n&rsquo;a cess\u00e9 de se manifester que comme op\u00e9ration de gentrification de la ville, avec son lot d&rsquo;arrestations de pauvres (\u00ab\u00a0marginaux\u00a0\u00bb, sans-papiers) et de militants anti-autoritaires. L&rsquo;ob\u00e9lisque ach\u00e8ve et ent\u00e9rine la mus\u00e9ification de l&rsquo;espace social, dans ces tristes jardins du Puygarreau, ferm\u00e9s \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 les prolos quittent le boulot et gard\u00e9s par un fonctionnaire vigile en bleu lorsque leurs grilles en forme de barreaux de prison sont ouvertes ; o\u00f9 l&rsquo;on ne peut que passer car les rassemblements d&rsquo;associations y sont formellement interdits \u00e0 moins de demander la permission aux d\u00e9cideurs. L&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9, objet d&rsquo;art en forme de borne milliaire d&rsquo;un centre-ville tomb\u00e9 sous l&#8217;empire d&rsquo;une galerie marchande \u00e0 ciel ouvert, traduit un message du pouvoir sp\u00e9cifique, que l&rsquo;on retrouve bien souvent dans les oeuvres monumentales command\u00e9es par des autorit\u00e9s : le constat effrayant, t\u00e9tanisant, de la monstruosit\u00e9 de l&rsquo;Etat, en m\u00eame temps que sa pr\u00e9tendue ind\u00e9passabilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Le pouvoir ne s&rsquo;inqui\u00e8te pas qu&rsquo;on le qualifie de <i>L\u00e9viathan <\/i>(2) \u00e0 la fa\u00e7on de Hobbes, bien au contraire : comme chez Hobbes, l&rsquo;Etat se veut incontestable. Il s&rsquo;agit pour lui de donner le spectacle de sa supr\u00e9matie, d&rsquo;\u00e9craser toute contestation r\u00e9elle en d\u00e9livrant le message qu&rsquo;hors de lui, tout ne peut et ne doit \u00eatre <i>qu&rsquo;impuissance<\/i>. La \u00ab\u00a0libert\u00e9 d&rsquo;expression\u00a0\u00bb critique des institutions, politique ou artistique, n&rsquo;est tol\u00e9r\u00e9e que si ce sont les institutions qui la sollicitent. Parall\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;art impos\u00e9 dans l&rsquo;espace public, aux festivals de rue en forme de soupapes sous contr\u00f4le policier, \u00e0 l&rsquo;absence de panneaux d&rsquo;affichage public en centre-ville, et aux manifs citoyennistes bien balis\u00e9es d&rsquo;o\u00f9 chacun rentre gros-jean-comme-devant, le projet d&#8217;emprise totalitaire sur l&rsquo;espace v\u00e9cu r\u00e9primera les arts de rue (spectacles subversifs, graffitis ou tags), les f\u00eates spontan\u00e9es, l&rsquo;affichage politique sauvage, les manifestations et rassemblements \u00ab\u00a0ill\u00e9gaux\u00a0\u00bb non-d\u00e9clar\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9fecture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Par sa nature m\u00eame l&rsquo;Etat pr\u00e9tend tout contr\u00f4ler&#8230; y compris ses critiques, qui ne doivent provenir que de milieux autoris\u00e9s, financ\u00e9s par le m\u00e9c\u00e9nat public des barons de territoires, \u00e0 coups de milliers et de millions d&rsquo;euros. Dans le cas des artistes, il s&rsquo;agira de produire des oeuvres d\u00e9sesp\u00e9rantes, de terreur, en forme de colonnes trajanes et d&rsquo;arcs de triomphe, figurant les peuples bris\u00e9s, l&rsquo;autonomie populaire an\u00e9antie. Si l&rsquo;art contemporain para\u00eet si nihiliste, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il exprime la logique marchande d&rsquo;un monde o\u00f9 tout se vaut et o\u00f9 rien ne vaut rien, d&rsquo;o\u00f9 toute valeur autre que l&rsquo;argent a disparu ; c&rsquo;est que l&rsquo;art contemporain <i>fait lui-m\u00eame le vide<\/i>, pour laisser place \u00e0 l&rsquo;omnipr\u00e9sence du pouvoir. D\u00e8s lors, l&rsquo;artiste contemporain subventionn\u00e9 aux mamelles de la louve du m\u00e9c\u00e9nat public, de cette R\u00e9publique assassine d\u00e8s ses origines, n&rsquo;est rien moins que le bouffon nourri par les seigneurs de l&rsquo;Antiquit\u00e9 et du Moyen-Age, le Poquelin moderne raillant les classes n&rsquo;ayant pas l&rsquo;heur d&rsquo;appartenir \u00e0 l&rsquo;aristocratie qui le nourrit, cette \u00e9lite de brutes qu&rsquo;il ne critiquera qu&rsquo;avec des r\u00e9v\u00e9rences parce que, bon gr\u00e9 mal gr\u00e9, il la <i>r\u00e9v\u00e8re<\/i>. Si l&rsquo;art est le pouvoir de fa\u00e7onner le r\u00e9el, les experts-enseignants professionnels en Art Contemporain sont aux artistes de la vie quotidienne, ce que le pouvoir politique de la domination sociale et de l&rsquo;atomisation est \u00e0 la r\u00e9appropriation r\u00e9volutionnaire du <i>pouvoir social d&rsquo;agir<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">Si de nouvelles communes devaient \u00e9branler l&rsquo;ordre \u00e9tabli et ses symboles, gageons que leurs cogn\u00e9es sauront de nouveau abattre toutes les manifestations symboliques du pouvoir d\u00e9chu, laissant place \u00e0 l&rsquo;explosion r\u00e9volutionnaire de mille actes d&rsquo;art social. A regarder l&rsquo;entaille b\u00e9ant dans son oeuvre, je me prends \u00e0 imaginer que c&rsquo;est peut-\u00eatre aussi ce dont r\u00eave, secr\u00e8tement, Didier Marcel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\"><em>Juanito, Pavillon Noir, 20 f\u00e9vrier 2014<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\"><strong>Notes :<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">(1) Broken Obelisk (\u00ab\u00a0Ob\u00e9lisque bris\u00e9\u00a0\u00bb) est la plus grande (7,50 m) des sculptures de Barnett Newman. Con\u00e7ue entre 1963 et 1967, elle figure \u00ab\u00a0un ob\u00e9lisque renvers\u00e9, dont le sommet repose sur un pi\u00e9destal pyramidal et dont le pied, point\u00e9 vers le haut, est bris\u00e9\u00a0\u00bb (Wikipedia). Quatre versions de cette sculpture ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es et install\u00e9es dans des espaces publics (aux Etats-Unis, et \u00e0 Berlin). Ann Temkin, curatrice, explique :<i> \u00ab\u00a0Il y a cette id\u00e9e d&rsquo;une \u00e9l\u00e9vation de l&rsquo;aspiration insatisfaite, d&rsquo;une complainte pour un temps qui n&rsquo;est plus celui des h\u00e9ros, mais celui des assassinats, des r\u00eaves bris\u00e9s, des d\u00e9ceptions, des espoirs. Je pense que cela refl\u00e8te les sentiments politiques, d\u00e9mocratiques, fondamentalement populaires de Newman, qui a vivement souhait\u00e9 inventer l\u00e0 un symbole qui repr\u00e9sente tout le monde.\u00a0\u00bb <\/i>Le monde \u00e9cras\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\" align=\"JUSTIFY\">(2) Voir l&rsquo;oeuvre d&rsquo;Anish Kapoor, <i>L\u00e9viathan<\/i>, un summum de r\u00e9v\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du biopouvoir des institutions \u00ab\u00a0culturelles\u00a0\u00bb qui l&rsquo;ont financ\u00e9e. L\u00e0 encore, la r\u00e9f\u00e9rence biblique manifeste la dimension fondamentalement religieuse, c&rsquo;est-\u00e0-dire totalitaire, de l&rsquo;Etat-m\u00e9c\u00e8ne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A propos de \u00ab\u00a0l&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9\u00a0\u00bb de Didier Marcel Les jardins du Puygarreau, situ\u00e9s juste derri\u00e8re l&rsquo;h\u00f4tel de ville de Poitiers, ont \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9s le lundi 17 f\u00e9vrier 2014. Ils concluent l&rsquo;op\u00e9ration de r\u00e9novation du centre-ville nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Coeur d&rsquo;agglo\u00a0\u00bb, qui a co\u00fbt\u00e9 rien moins que 25 millions d&rsquo;euros (hors r\u00e9novation des fa\u00e7ades et des canalisations souterraines). &hellip; <a href=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=11025\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">[Poitiers] A propos de \u00ab\u00a0l&rsquo;ob\u00e9lisque bris\u00e9\u00a0\u00bb de Didier Marcel<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2691,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[26,8,7],"tags":[],"class_list":["post-11025","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construction-du-desert","category-ecrits","category-propagande-marchande"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11025","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2691"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=11025"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11025\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11028,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/11025\/revisions\/11028"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=11025"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=11025"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=11025"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}