{"id":7370,"date":"2012-12-07T10:57:41","date_gmt":"2012-12-07T09:57:41","guid":{"rendered":"http:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=7370"},"modified":"2012-12-07T10:57:41","modified_gmt":"2012-12-07T09:57:41","slug":"david-graeber-quest-ce-que-la-dette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=7370","title":{"rendered":"David Graeber : Qu&rsquo;est-ce que la dette ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><em><strong>NdPN<\/strong> : On avait d\u00e9j\u00e0 post\u00e9 sur ce site <a href=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?page_id=1079\" target=\"_blank\">une traduction d&rsquo;un texte de David Graber sur la dette<\/a>, r\u00e9alis\u00e9e par un copain.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Voici la traduction d&rsquo;une interview fort int\u00e9ressante\u00a0de David Graeber, sur le site de l&rsquo;OCL :<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"http:\/\/oclibertaire.free.fr\/spip.php?article1264\" target=\"_blank\"><strong>Qu\u2019est-ce que la dette ?<\/strong><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Une approche anthropologique et historique<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>David Graeber, est un anthropologue \u00e9tats-unien. Il a particip\u00e9 au mouvement altermondialiste et se d\u00e9finit comme anarchiste. En 2011, il a publi\u00e9 une vaste \u00e9tude sur la dette intitul\u00e9e Debt : the First Five Thousand Years (\u201fDette : les 5000 premi\u00e8res ann\u00e9es\u201d) dans laquelle il contredit l\u2019un des fondements des th\u00e9ories \u00e9conomiques en soutenant, entre autres choses, la th\u00e8se selon laquelle le syst\u00e8me du troc n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 comme moyen d\u2019\u00e9change principal au cours de ces cinq derniers mill\u00e9naires. Par contre, selon lui, le syst\u00e8me du cr\u00e9dit et de la dette est tr\u00e8s probablement ant\u00e9rieur \u00e0 l\u2019invention m\u00eame de la monnaie et ce syst\u00e8me suppose, fonde et instaure une relation de pouvoir, de domination, de culpabilit\u00e9 et d\u2019asservissement et que c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut situer son origine. Au passage, David Graeber d\u00e9construit le discours des \u00e9conomistes qui, dit-il, \u00ab ignorent les relations humaines qui ne sont pas appr\u00e9hend\u00e9es par l\u2019\u00e9conomie formelle \u00bb, notamment les relations de nature politique et celles dict\u00e9es par la morale. L\u2019interview qui suit pr\u00e9sente les grandes lignes de son travail.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>La plupart des \u00e9conomistes affirment que la monnaie a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e pour remplacer le syst\u00e8me du troc. Mais vous avez trouv\u00e9 quelque chose d\u2019assez diff\u00e9rent.<\/strong> Oui, il y a une histoire standard que nous apprenons tous, un \u00ab il \u00e9tait une fois \u00bb qui est un v\u00e9ritable conte de f\u00e9es. Selon cette th\u00e9orie, toutes les transactions \u00e9taient d\u2019abord r\u00e9alis\u00e9es par le troc : \u00ab Vous savez quoi, je vais vous donner vingt poulets pour cette vache ! \u00bb Comme cela pouvait conduire \u00e0 des probl\u00e8mes si votre voisin n\u2019avait pas besoin de poulets, il a fallu inventer la monnaie. Puis, apr\u00e8s un moment, quand vous devenez capable de transactions plus sophistiqu\u00e9es, vous inventez le cr\u00e9dit. L\u2019histoire remonte au moins \u00e0 Adam Smith, et c\u2019est \u00e0 sa mani\u00e8re le mythe fondateur de l\u2019approche \u00e9conomique.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify\">\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, je suis un anthropologue, et nous, les anthropologues, nous savons depuis longtemps que cette histoire est un mythe, tout simplement parce que s\u2019il y avait des endroits o\u00f9 les transactions quotidiennes avaient pris la forme de \u00ab Je vais vous donner vingt poulets pour cette vache \u00bb, nous aurions d\u00fb en trouver un ou deux. Mais ce n\u2019est pas le cas ! Apr\u00e8s tout, les gens ont cherch\u00e9 depuis 1776, date de la premi\u00e8re publication de La Richesse des nations. Mais si vous r\u00e9fl\u00e9chissez \u00e0 \u00e7a, ne serait-ce qu\u2019une seconde, il n\u2019est gu\u00e8re surprenant que nous n\u2019ayons rien trouv\u00e9. En fait, au moment o\u00f9 le rideau se l\u00e8ve sur les archives historiques de l\u2019ancienne M\u00e9sopotamie, vers 3200 avant J\u00e9sus-Christ, il existe un syst\u00e8me \u00e9labor\u00e9 de monnaie de compte et des syst\u00e8mes de cr\u00e9dit complexes. La monnaie comme moyen d\u2019\u00e9change ou comme unit\u00e9s standardis\u00e9es d\u2019or, d\u2019argent, de bronze ou autre ne vient que bien plus tard. Plut\u00f4t que l\u2019histoire standard \u2013 d\u2019abord il y a le troc, puis la monnaie, puis finalement le cr\u00e9dit \u2013, cela s\u2019est produit historiquement dans le sens inverse. Cr\u00e9dit et dette viennent en premier, puis la monnaie \u00e9merge des milliers d\u2019ann\u00e9es plus tard. Et quand vous trouvez des syst\u00e8mes de troc du type \u00ab Je vais vous donner vingt poulets pour cette vache \u00bb, c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement qu\u2019il y avait des \u00e9changes mon\u00e9taires mais que pour certaines raisons \u2013 comme en Russie, par exemple, en 1998 \u2013 la monnaie s\u2019est effondr\u00e9e ou a disparu.<\/p>\n<p><strong>Vous dites que, dans la M\u00e9sopotamie de 3200 avant J.-C., une architecture financi\u00e8re complexe est d\u00e9j\u00e0 en place. Dans le m\u00eame temps, est-ce que la soci\u00e9t\u00e9 est divis\u00e9e en classes de d\u00e9biteurs et de cr\u00e9anciers ?<\/strong> Historiquement, il semble y avoir eu deux possibilit\u00e9s. L\u2019une, que vous trouvez en \u00c9gypte, est un \u00c9tat fort et une administration centralis\u00e9e qui font payer des imp\u00f4ts \u00e0 tout le monde. Pendant presque toute leur histoire, les \u00c9gyptiens n\u2019ont pas d\u00e9velopp\u00e9 l\u2019habitude de pr\u00eater de l\u2019argent \u00e0 int\u00e9r\u00eat. Vraisemblablement, ils n\u2019en avaient pas besoin. L\u2019autre, en M\u00e9sopotamie, \u00e9tait diff\u00e9rente parce que l\u2019\u00c9tat y a \u00e9merg\u00e9 de mani\u00e8re in\u00e9gale et incompl\u00e8te. Au d\u00e9but, il y avait des temples bureaucratiques gigantesques et aussi des complexes palatiaux, mais ils ne jouaient pas exactement le r\u00f4le de gouvernements et ils n\u2019ont pas pr\u00e9lev\u00e9 d\u2019imp\u00f4ts directs \u2013 qu\u2019on ne jugeait justifi\u00e9s qu\u2019aux d\u00e9pens des populations conquises. C\u2019\u00e9taient plut\u00f4t d\u2019\u00e9normes complexes productifs, avec leurs propres terres, leurs troupeaux et leurs fabriques. C\u2019est l\u00e0 que la monnaie est apparue comme une unit\u00e9 de compte, afin de pouvoir allouer les ressources au sein de ces institutions. Les emprunts portant int\u00e9r\u00eats sont probablement n\u00e9s des tractations entre les administrateurs des palais et les commer\u00e7ants qui prenaient par exemple les lainages produits dans les temples (dont une partie des activit\u00e9s consistait \u00e0 l\u2019origine en des actions de bienfaisance, servant de foyers pour les orphelins, les r\u00e9fugi\u00e9s ou les personnes handicap\u00e9es) pour les \u00e9changer dans des contr\u00e9es lointaines contre du m\u00e9tal, du bois ou des lapis-lazulis. Les premiers march\u00e9s se sont form\u00e9s aux abords de ces palais et semblent avoir fonctionn\u00e9 largement sur le cr\u00e9dit en utilisant l\u2019unit\u00e9 de compte du temple. Les marchands, les administrateurs du temple et d\u2019autres nantis ont ainsi pu d\u00e9velopper les pr\u00eats \u00e0 la consommation aux agriculteurs qui, en cas de mauvaises r\u00e9coltes, tombaient dans le pi\u00e8ge de la dette. Ce fut le grand mal social de l\u2019Antiquit\u00e9 \u2013 les familles commen\u00e7aient avec la mise en gage de leurs troupeaux, de leurs champs et, avant longtemps, leurs \u00e9pouses et leurs enfants seraient enlev\u00e9s pour devenir des \u00ab serfs pour dette \u00bb. Souvent, les gens abandonnaient totalement les villes pour rejoindre des bandes semi-nomades, mena\u00e7ant de revenir en force et de renverser l\u2019ordre social existant.<\/p>\n<p>Les gouvernants concluaient alors syst\u00e9matiquement que la seule fa\u00e7on d\u2019\u00e9viter la rupture sociale compl\u00e8te \u00e9tait de d\u00e9clarer un \u00ab lavage des tablettes \u00bb, celles sur lesquelles les dettes des consommateurs \u00e9taient inscrites, annulant celles-ci pour repartir de z\u00e9ro. En fait, le premier mot que nous ayons pour \u00ab libert\u00e9 \u00bb dans n\u2019importe quelle langue humaine est l\u2019<em>amargi<\/em> sum\u00e9rien, qui signifie lib\u00e9r\u00e9 de la dette et, par extension, la libert\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, le sens litt\u00e9ral \u00e9tant \u00ab retour \u00e0 la m\u00e8re \u00bb dans la mesure o\u00f9, une fois les dettes annul\u00e9es, tous les esclaves de la dette pouvaient rentrer chez eux.<\/p>\n<p><strong>Vous indiquez dans votre livre que la dette fut un concept moral bien avant de devenir un concept \u00e9conomique. Vous remarquez \u00e9galement que c\u2019est un concept moral tr\u00e8s ambivalent dans la mesure o\u00f9 il peut \u00eatre \u00e0 la fois positif et n\u00e9gatif. Pouvez-vous en dire un peu plus ? Quel aspect est le plus prononc\u00e9 ?<\/strong> Ils ont tendance \u00e0 alterner. On pourrait raconter l\u2019histoire comme ceci : finalement, les approches \u00e9gyptienne (les taxes) et m\u00e9sopotamienne (l\u2019usure) fusionnent, les gens empruntant pour payer leurs imp\u00f4ts. La dette s\u2019institutionnalise. Les imp\u00f4ts vont \u00e9galement jouer un<br \/>\nr\u00f4le essentiel dans la cr\u00e9ation des premiers march\u00e9s qui fonctionnent avec de la monnaie, puisque celle-ci semble \u00eatre invent\u00e9e ou tout au moins largement popularis\u00e9e par le biais de l\u2019utilisation des imp\u00f4ts pour payer les soldats \u2013 \u00e0 peu pr\u00e8s simultan\u00e9ment en Chine, en Inde et en M\u00e9diterran\u00e9e o\u00f9 le meilleur moyen de payer les troupes s\u2019av\u00e8re de leur donner des morceaux standardis\u00e9s d\u2019or ou d\u2019argent, puis de demander \u00e0 tout le monde dans le royaume de les accepter et de rendre ces pi\u00e8ces pour payer les imp\u00f4ts. Le langage de la dette et le langage de la morale commencent alors \u00e0 fusionner. En sanskrit, en h\u00e9breu, en aram\u00e9en, \u00ab dette \u00bb, \u00ab culpabilit\u00e9 \u00bb et \u00ab p\u00e9ch\u00e9 \u00bb sont en r\u00e9alit\u00e9 le m\u00eame mot. Une grande partie du vocabulaire des grands mouvements religieux \u2013 jugement dernier, r\u00e9demption, comptabilit\u00e9 karmique et autres \u2013 est tir\u00e9e de la langue de la finance ancienne. Mais cette langue, jug\u00e9e insuffisante, est toujours retravaill\u00e9e pour \u00e9voluer vers des sens diff\u00e9rents. C\u2019est comme si les grands proph\u00e8tes et les enseignants religieux n\u2019avaient pas eu d\u2019autre choix que de commencer par ce genre de mots puisque c\u2019\u00e9tait le langage qui existait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais ils ne l\u2019ont adopt\u00e9 que pour le transformer en son contraire : pour dire que ce ne sont pas les dettes qui sont sacr\u00e9es, mais que ce qui est v\u00e9ritablement sacr\u00e9, c\u2019est la cl\u00e9mence [ou pardon] en mati\u00e8re de dette, la capacit\u00e9 \u00e0 effacer la dette, et la prise de conscience que les dettes n\u2019ont pas de r\u00e9alit\u00e9. Comment cela est-il arriv\u00e9 ? Comme je l\u2019ai dit pr\u00e9c\u00e9demment, la grande question \u00e0 propos de l\u2019origine de la monnaie est : comment se transforme le sens de l\u2019obligation, le \u00ab Je vous dois un \u00bb, en quelque chose qui peut \u00eatre quantifi\u00e9 avec pr\u00e9cision ? La r\u00e9ponse semble \u00eatre : quand il y a une possibilit\u00e9 que la situation devienne violente. Si vous donnez \u00e0 quelqu\u2019un un cochon et qu\u2019il vous donne en \u00e9change quelques poulets, vous pouvez peut-\u00eatre penser que c\u2019est un radin et vous moquer de lui, mais il est peu probable que vous trouviez une formule math\u00e9matique qui vous dise exactement de combien ils sont au-dessous du prix. Si quelqu\u2019un t\u2019arrache un \u0153il dans un combat, ou tue ton fr\u00e8re, alors tu commences \u00e0 dire : \u00ab La compensation traditionnelle est exactement de vingt-sept g\u00e9nisses de la meilleure qualit\u00e9 et si elle ne sont pas de la meilleure qualit\u00e9, c\u2019est la guerre. \u00bb La monnaie, dans le sens d\u2019un \u00e9quivalent exact, semble \u00e9merger de ce type de situation, mais aussi de la guerre et du pillage, du contr\u00f4le des butins, de l\u2019esclavage. Dans l\u2019Irlande m\u00e9di\u00e9vale, les filles esclaves \u00e9taient la devise de la plus haute qualit\u00e9. Et il \u00e9tait possible de sp\u00e9cifier la valeur exacte de tout ce qu\u2019il y avait dans une maison, m\u00eame si tr\u00e8s peu de ces articles se retrouvaient \u00e0 la vente quelque part parce que ces \u00e9quivalences \u00e9taient utilis\u00e9es pour payer des amendes et des d\u00e9dommagements si quelqu\u2019un les brisait. Une fois que l\u2019on comprend que les imp\u00f4ts et la monnaie ont commenc\u00e9 avec la guerre, il est plus facile de comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9. N\u2019importe quel mafioso comprend cela : si vous voulez imposer une relation violente d\u2019extorsion, de pur pouvoir, et la transformer en quelque chose de moral, et en plus, si vous voulez faire croire que les victimes sont les coupables, il faut la convertir en une relation de dette. \u00ab Tu me dois quelque chose, mais pour l\u2019instant je te fais gr\u00e2ce. \u00bb Il est probable que tout au long de l\u2019histoire la plupart des humains se sont entendu dire \u00e7a de leurs d\u00e9biteurs. Mais le point crucial est que la seule r\u00e9ponse possible est celle-ci : \u00ab Dis donc ! qui doit quoi \u00e0 qui ? \u00bb Et, bien s\u00fbr, cela a \u00e9t\u00e9 dit par les victimes pendant des milliers d\u2019ann\u00e9es, mais dans le m\u00eame temps, tu utilises le langage du pouvoir, tu admets que la dette et la morale sont une seule et m\u00eame chose. Telle est la situation dans laquelle les penseurs religieux ont \u00e9t\u00e9 pi\u00e9g\u00e9s quand ils ont commenc\u00e9 \u00e0 utiliser le langage de la dette, alors ils ont essay\u00e9 de le transformer en quelque chose d\u2019autre.<\/p>\n<p><strong>On pourrait penser que tout cela est tr\u00e8s nietzsch\u00e9en. Dans sa <em>G\u00e9n\u00e9alogie de la morale<\/em>, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche a fait valoir que toute morale \u00e9tait fond\u00e9e sur l\u2019extorsion de la dette sous la menace de la violence. Le sens du devoir inculqu\u00e9 chez le d\u00e9biteur \u00e9tait, pour Nietzsche, l\u2019origine de la civilisation elle-m\u00eame. Vous avez \u00e9tudi\u00e9 la fa\u00e7on dont la moralit\u00e9 et la dette s\u2019imbriquent dans les moindres d\u00e9tails. Comment la th\u00e9orie de Nietzsche s\u2019en sort-elle apr\u00e8s plus de cent ans ? Et quel \u00e9l\u00e9ment vous para\u00eet premier : la morale ou la dette ?<\/strong> Eh bien, pour \u00eatre honn\u00eate, je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 s\u00fbr que Nietzsche \u00e9tait vraiment s\u00e9rieux dans ce passage ou bien si toute cette argumentation n\u2019\u00e9tait qu\u2019un moyen d\u2019agacer son auditoire bourgeois, une mani\u00e8re de souligner que si vous d\u00e9marrez votre raisonnement avec les hypoth\u00e8ses bourgeoises existantes sur la nature humaine vous aboutissez logiquement \u00e0 la conclusion la plus inconfortable pour cet auditoire. En fait, Nietzsche commence son argumentation exactement comme Adam Smith : les \u00eatres humains sont rationnels. Mais rationnel signifie ici calcul, \u00e9changes et par cons\u00e9quent, troc ; acheter et vendre serait alors la premi\u00e8re expression de la pens\u00e9e humaine, ant\u00e9rieure \u00e0 toute forme de relation sociale. Mais ensuite il r\u00e9v\u00e8le exactement pourquoi Adam Smith a d\u00fb pr\u00e9tendre que les villageois n\u00e9olithiques faisaient des transactions au comptant. Parce que si nous n\u2019avons pas de relations morales ant\u00e9rieures les uns avec les autres, et que la morale \u00e9merge simplement de l\u2019\u00e9change, alors la poursuite des relations sociales entre deux personnes ne peut exister que si l\u2019\u00e9change est incomplet \u2013 si quelqu\u2019un n\u2019a pas pay\u00e9. Mais dans ce cas, l\u2019une des parties est un criminel, un mauvais payeur et le premier acte de la justice consisterait dans la vengeance punitive exerc\u00e9e sur ce mauvais payeur. Ainsi, dit-il tous ces codes l\u00e9gislatifs o\u00f9 il est dit \u00ab vingt g\u00e9nisses pour un \u0153il crev\u00e9 \u00bb \u2013 en fait, \u00e0 l\u2019origine, c\u2019\u00e9tait l\u2019inverse. Si vous devez \u00e0 quelqu\u2019un vingt g\u00e9nisses et ne payez pas, on vous cr\u00e8ve l\u2019\u0153il. La morale commence avec la livre de la chair de Shylock [1]. Inutile de dire qu\u2019il n\u2019y a nulle preuve de tout cela \u2013 Nietzsche l\u2019a juste compl\u00e8tement invent\u00e9. La question est de savoir si m\u00eame lui y croyait. Peut-\u00eatre que je suis un optimiste, mais je pr\u00e9f\u00e8re penser que non. Quoi qu\u2019il en soit, cela n\u2019a de sens que si vous prenez comme pr\u00e9misses que toute interaction humaine est un \u00e9change, et par cons\u00e9quent, que toute relation qui se poursuit est une dette. Cela va \u00e0 l\u2019encontre de tout ce que nous savons r\u00e9ellement ou exp\u00e9rimentons de la vie humaine. Mais si vous partez de l\u2019id\u00e9e que le march\u00e9 est le mod\u00e8le de tous les comportements humains, c\u2019est \u00e0 cela que vous aboutissez. Si toutefois vous laissez tomber tout le mythe du troc, et posez au d\u00e9part une communaut\u00e9 o\u00f9 les gens ont d\u2019abord des relations sur le mode \u00e9thique, pour vous demander ensuite comment ces relations morales en sont venues \u00e0 \u00eatre con\u00e7ues comme des \u00ab dettes \u00bb \u2013 c\u2019est \u00e0 dire comme quelque chose de quantifi\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment, impersonnel et, par cons\u00e9quent, transf\u00e9rable \u2013 eh bien, c\u2019est une toute autre question. Dans ce cas, oui, se pose d\u2019embl\u00e9e le r\u00f4le de la violence.<\/p>\n<p><strong>Int\u00e9ressant. Peut-\u00eatre que c\u2019est le bon moment pour vous demander comment vous concevez votre travail sur la dette par rapport au classique essai sur le don du grand anthropologue fran\u00e7ais Marcel Mauss.<\/strong> Oui, \u00e0 ma fa\u00e7on, je pense que je travaille tout \u00e0 fait dans la tradition maussienne. Mauss a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des premiers anthropologues \u00e0 poser la question : bien, parfait, et si ce n\u2019est pas le troc, alors quoi ? Que font r\u00e9ellement les gens qui n\u2019utilisent pas de l\u2019argent quand les choses changent de mains ? Les anthropologues ont attest\u00e9 l\u2019existence d\u2019une vari\u00e9t\u00e9 infinie de ces syst\u00e8mes \u00e9conomiques, mais ils n\u2019en n\u2019ont pas vraiment d\u00e9duit de principes communs. Ce que Mauss a remarqu\u00e9, c\u2019est que, dans presque tous les cas, les gens faisaient comme s\u2019ils se donnaient des cadeaux les uns aux autres en niant attendre quoi que ce soit en retour. Mais, en r\u00e9alit\u00e9, tout le monde comprenait qu\u2019il y avait des r\u00e8gles implicites et que les b\u00e9n\u00e9ficiaires se sentaient oblig\u00e9s de rendre la pareille d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre. Ce qui fascinait Mauss, c\u2019est que cela semblait \u00eatre universellement vrai, m\u00eame aujourd\u2019hui. Si j\u2019invite un \u00e9conomiste partisan du libre march\u00e9 \u00e0 d\u00eener, il pensera qu\u2019il doit me rendre la politesse et m\u2019inviter \u00e0 son tour. Il peut m\u00eame penser qu\u2019il est un cr\u00e9tin s\u2019il ne le fait pas et ce, m\u00eame si sa th\u00e9orie lui dit qu\u2019il vient de recevoir quelque chose pour rien et devrait en \u00eatre heureux. Pourquoi ? Quelle est cette force qui me pousse \u00e0 vouloir retourner un cadeau ? C\u2019est un argument important, et cela montre qu\u2019il y a toujours une certaine morale qui sous-tend ce que nous appelons la vie \u00e9conomique. Mais il me semble que si vous vous concentrez trop sur ce seul aspect de l\u2019argumentation de Mauss vous vous retrouvez de nouveau \u00e0 tout r\u00e9duire en termes d\u2019\u00e9change, \u00e0 cette r\u00e9serve pr\u00e8s que certains feignent de ne pas le faire. Mauss n\u2019a pas vraiment tout pens\u00e9 en termes d\u2019\u00e9change, cela devient \u00e9vident si vous lisez ses \u00e9crits autres que son Essai sur le don. Mauss a insist\u00e9 sur le fait qu\u2019il y avait beaucoup de principes diff\u00e9rents en jeu en plus de la r\u00e9ciprocit\u00e9, dans quelque soci\u00e9t\u00e9 que ce soit, y compris la n\u00f4tre. Par exemple, prenez la hi\u00e9rarchie. Les cadeaux offerts \u00e0 des inf\u00e9rieurs ou \u00e0 des sup\u00e9rieurs n\u2019ont pas \u00e0 \u00eatre rendus du tout. Si un professeur invite notre \u00e9conomiste \u00e0 d\u00eener, bien s\u00fbr, il va sentir qu\u2019il devrait rendre l\u2019invitation, mais si c\u2019est un \u00e9tudiant, il va probablement penser que simplement accepter l\u2019invitation est d\u00e9j\u00e0 une faveur suffisante et si George Soros lui paie \u00e0 d\u00eener, tant mieux, il aura enfin obtenu quelque chose pour rien. Dans les relations explicitement in\u00e9gales, si vous donnez quelque chose \u00e0 quelqu\u2019un, loin de vous rendre cette faveur, il est plus probable qu\u2019il s\u2019attende \u00e0 ce que vous la r\u00e9\u00e9ditiez. Ou prenez les relations communistes \u2013 et je les d\u00e9finis, \u00e0 la suite de Mauss en fait, comme toutes celles o\u00f9 les gens interagissent sur la base \u00ab de chacun selon ses capacit\u00e9s \u00e0 chacun selon ses besoins \u00bb. Dans ces relations, les gens ne comptent pas sur la r\u00e9ciprocit\u00e9, par exemple, lorsque vous essayez de r\u00e9soudre un probl\u00e8me, m\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une entreprise capitaliste. (Comme je dis toujours, si quelqu\u2019un qui travaille pour Exxon demande \u00ab donne-moi le tournevis \u00bb, l\u2019autre gars ne dit pas \u00ab oui, et qu\u2019est-ce tu me donnes pour \u00e7a ? \u00bb) Dans une certaine mesure, le communisme est \u00e0 la base de toutes les relations sociales \u2013 dans le sens o\u00f9 si le besoin est suffisamment important (je me noie) ou le co\u00fbt suffisamment petit (puis-je avoir du feu ?) \u2013 on s\u2019attend \u00e0 ce que tout le monde agisse de cette fa\u00e7on.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est une chose que j\u2019ai prise \u00e0 Mauss. Il y aura toujours beaucoup de diff\u00e9rentes sortes de principes en jeu simultan\u00e9ment dans tout syst\u00e8me social ou \u00e9conomique ; c\u2019est pourquoi nous ne pouvons jamais vraiment ramener tous ces faits \u00e0 une science. Les sciences \u00e9conomiques essaient, mais en mettant tout de c\u00f4t\u00e9, sauf l\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p>Passons \u00e0 la th\u00e9orie \u00e9conomique donc. L\u2019\u00e9conomie a des th\u00e9ories tr\u00e8s pr\u00e9cises sur ce qu\u2019est l\u2019argent. Il y a l\u2019approche dominante que nous avons abord\u00e9e bri\u00e8vement ci-dessus ; c\u2019est la th\u00e9orie de l\u2019argent-marchandise dans laquelle des marchandises sp\u00e9cifique servent de moyen d\u2019\u00e9change pour remplacer l\u2019\u00e9conomie brute du troc. Mais il y a aussi d\u2019autres th\u00e9ories qui ont de plus en plus cours en ce moment. L\u2019une est la th\u00e9orie <em>circuitiste<\/em> de la monnaie dans laquelle tout l\u2019argent est consid\u00e9r\u00e9 comme une dette contract\u00e9e par un agent \u00e9conomique. L\u2019autre \u2013 qui int\u00e8gre effectivement l\u2019approche <em>circuitiste<\/em> \u2013 est la th\u00e9orie <em>chartaliste<\/em> dans laquelle tout l\u2019argent est per\u00e7u comme un moyen d\u2019\u00e9change \u00e9mis par le souverain et gag\u00e9 sur le recouvrement des cr\u00e9ances fiscales. Peut-\u00eatre que vous pourriez dire quelque chose \u00e0 propos de ces th\u00e9ories ? Une de mes sources d\u2019inspiration pour <em>Debt : the First Five Thousand Years<\/em> [\u201fDette : les cinq mille premi\u00e8res ann\u00e9es\u201d] a \u00e9t\u00e9 l\u2019essai de Keith Hart <em>Two Sides of the Coin<\/em> [2]. Dans cet essai, Hart souligne que non seulement ces diff\u00e9rentes \u00e9coles ont des th\u00e9ories diff\u00e9rentes sur la nature de la monnaie, mais qu\u2019il y a aussi des raisons s\u00e9rieuses de croire que les deux ont raison. La monnaie a \u00e9t\u00e9, la plupart du temps dans son histoire, une \u00e9trange entit\u00e9 hybride qui int\u00e8gre \u00e0 la fois les deux aspects, la marchandise (objet) et le cr\u00e9dit (rapport social). Ce que, \u00e0 mon avis, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 ajouter \u00e0 cela est la constatation que dans l\u2019histoire, si la monnaie a toujours pr\u00e9sent\u00e9 ces deux aspects \u00e0 la fois, elle oscille de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre ; il y a des p\u00e9riodes o\u00f9 le cr\u00e9dit prime, et tout le monde adopte plus ou moins les th\u00e9ories chartalistes, et d\u2019autres p\u00e9riodes o\u00f9 le paiement comptant tend \u00e0 pr\u00e9dominer et alors les th\u00e9ories de la monnaie-marchandise reviennent au premier plan. Nous avons tendance \u00e0 oublier que, disons au Moyen \u00c2ge, de la France \u00e0 la Chine, le chartalisme \u00e9tait simplement du bon sens : la monnaie \u00e9tait juste une convention sociale, dans la pratique, c\u2019\u00e9tait tout ce que le roi voulait recevoir comme imp\u00f4ts.<\/p>\n<p><strong>Vous dites que l\u2019histoire passe de p\u00e9riodes de monnaie-marchandise \u00e0 des p\u00e9riodes d\u2019argent virtuel. Ne pensez-vous pas que nous avons atteint un point dans l\u2019histoire o\u00f9, en raison de l\u2019\u00e9volution technologique et culturelle, nous avons peut-\u00eatre vu la fin de la monnaie-marchandise pour toujours ?<\/strong> Les cycles d\u2019une forme \u00e0 l\u2019autre sont de plus en courts. Mais je pense que nous allons devoir encore attendre au moins quatre cents ans pour vraiment savoir ! Il est possible que l\u2019\u00e9poque de la monnaie-marchandise touche \u00e0 sa fin, mais ce qui me pr\u00e9occupe surtout \u00e0 pr\u00e9sent c\u2019est la p\u00e9riode de transition. La derni\u00e8re fois que nous avons assist\u00e9 sur une grande \u00e9chelle au passage de la monnaie-marchandise \u00e0 la monnaie de cr\u00e9dit, ce n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s joli. Pour ne rappeler que quelques \u00e9pisodes, nous avons eu la chute de l\u2019Empire romain, celle de l\u2019\u00e2ge de Kali en Inde et la disparition de la dynastie Han en Chine\u2026 Des p\u00e9riodes de mort, de catastrophe et de chaos. Le r\u00e9sultat final a \u00e9t\u00e9, \u00e0 bien des \u00e9gards, profond\u00e9ment lib\u00e9rateur pour la majeure partie de ceux qui les ont v\u00e9cues \u2013 l\u2019esclavage pour dette, par exemple, a \u00e9t\u00e9 largement \u00e9limin\u00e9 des grandes civilisations. Cela a \u00e9t\u00e9 un acquis historique remarquable. Le d\u00e9clin des villes signifiait que la plupart des gens travaillaient beaucoup moins. Mais j\u2019esp\u00e8re que le bouleversement ne sera pas d\u2019une ampleur aussi grandiose cette fois. D\u2019autant plus que les moyens r\u00e9els de destruction sont bien plus importants aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>\u00c0 votre avis, lequel des deux a jou\u00e9 le r\u00f4le plus important dans l\u2019histoire humaine : la monnaie ou la dette ?<\/strong><br \/>\nEh bien, cela d\u00e9pend de vos d\u00e9finitions. Si vous d\u00e9finissez la monnaie dans le sens le plus large, comme toute unit\u00e9 de compte par laquelle vous pouvez dire que 10 de ceci valent 7 de cela, alors vous ne pouvez pas avoir de la dette sans monnaie. La dette est simplement une promesse qui peut \u00eatre quantifi\u00e9e au moyen de la monnaie (et qui donc devient impersonnelle et, par cons\u00e9quent, transf\u00e9rable). Mais si vous me demandez ce qui a \u00e9t\u00e9 la forme la plus importante de la monnaie, le cr\u00e9dit ou l\u2019argent, alors probablement je devrais dire le cr\u00e9dit.<\/p>\n<p><strong>Passons aux probl\u00e8mes du monde actuel. Au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, dans de nombreux pays occidentaux, les m\u00e9nages ont accumul\u00e9 des dettes \u00e9normes, notamment par les pr\u00eats immobiliers (ces derniers ayant \u00e9t\u00e9 la cause de la r\u00e9cente crise financi\u00e8re). Quelques \u00e9conomistes disent que la croissance \u00e9conomique depuis l\u2019\u00e8re Clinton \u00e9tait fond\u00e9e sur une quantit\u00e9 croissante d\u2019endettement familial. Dans une perspective historique, que pensez-vous de ce ph\u00e9nom\u00e8ne ?<\/strong> D\u2019un point de vue historique, c\u2019est assez alarmant. On peut remonter plus loin que l\u2019\u00e8re Clinton, ce que l\u2019on peut faire valoir, c\u2019est le fait que la crise \u00e0 laquelle nous assistons est la m\u00eame que celle de ann\u00e9es 1970. Simplement, il a \u00e9t\u00e9 possible de la retarder pendant trente ou trente-cinq ans gr\u00e2ce \u00e0 tous les dispositifs \u00e9labor\u00e9s de cr\u00e9dit et bien \u00e9videmment \u00e0 la surexploitation du sud de la plan\u00e8te, \u00e0 travers la crise de la dette du Tiers-Monde. L\u2019histoire eurasiatique oscille, dans ses grandes lignes, entre des p\u00e9riodes domin\u00e9es par la monnaie virtuelle de cr\u00e9dit et les p\u00e9riodes domin\u00e9es par la monnaie mat\u00e9rielle (pi\u00e8ces, lingots d\u2019or\u2026). Les syst\u00e8mes de cr\u00e9dit du Proche-Orient antique ont c\u00e9d\u00e9 la place aux empires esclavagistes du monde classique en Europe, en Chine et en Inde qui frappaient monnaie pour payer leurs soldats. Au Moyen \u00c2ge, les empires disparaissent ainsi que la fabrication de la monnaie \u2013 l\u2019or et l\u2019argent sont pour l\u2019essentiel enferm\u00e9s \u00e0 double tour dans les temples et les monast\u00e8res \u2013 et le monde retourne au cr\u00e9dit. Apr\u00e8s 1492, les empires reviennent et avec eux les devises en or et en argent, et l\u2019esclavage. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis que Nixon a abandonn\u00e9 l\u2019\u00e9talon-or en 1971 a simplement \u00e9t\u00e9 un nouveau tour de roue, m\u00eame si, bien s\u00fbr, il ne se produit jamais deux fois de la m\u00eame mani\u00e8re. Cependant, en un sens, je pense que nous avons fait les choses \u00e0 l\u2019envers. Dans le pass\u00e9, les p\u00e9riodes domin\u00e9es par la monnaie de cr\u00e9dit ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 des p\u00e9riodes accompagn\u00e9es de protections sociales pour les d\u00e9biteurs. Une fois que vous reconnaissez que la monnaie n\u2019est qu\u2019un artefact social, un cr\u00e9dit, une reconnaissance de dette, comment emp\u00eacher les gens d\u2019en produire ind\u00e9finiment ? Comment emp\u00eacher les pauvres de tomber dans les pi\u00e8ges de la dette et dans la servitude des riches ? C\u2019est pourquoi vous avez eu l\u2019effacement des tablettes en M\u00e9sopotamie, les jubil\u00e9s bibliques, les lois contre l\u2019usure au Moyen \u00c2ge, tant chr\u00e9tien que musulman, et ainsi de suite. Depuis l\u2019Antiquit\u00e9, le pire des sc\u00e9narios, celui dont chacun sentait qu\u2019il conduirait \u00e0 la rupture sociale totale, c\u2019est une crise majeure de la dette. Les gens ordinaires se retrouvent si endett\u00e9s aupr\u00e8s des 1 % ou 2 % de la population les plus riches qu\u2019ils commencent \u00e0 vendre les membres de leur famille en esclavage, voire \u00e9ventuellement eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Que se passe-t-il \u00e0 notre \u00e9poque ? Au lieu de cr\u00e9er des institutions globales pour prot\u00e9ger les d\u00e9biteurs, on a cr\u00e9\u00e9 le Fonds mon\u00e9taire international (FMI) ou Standard &amp; Poor\u2019s pour prot\u00e9ger les cr\u00e9anciers. Ils proclament, au m\u00e9pris de toute logique \u00e9conomique traditionnelle, qu\u2019un d\u00e9biteur ne doit jamais \u00eatre autoris\u00e9 \u00e0 faire d\u00e9faut. Inutile de dire que le r\u00e9sultat est catastrophique. Nous vivons quelque chose qui, pour moi, ressemble exactement \u00e0 ce dont les anciens avaient le plus peur : une population de d\u00e9biteurs patinant au bord du d\u00e9sastre. Je dois ajouter que si Aristote se baladait par ici aujourd\u2019hui, je doute beaucoup qu\u2019il consid\u00e8re comme autre chose qu\u2019une subtilit\u00e9 juridique la distinction entre le fait de te louer ou de louer des membres de ta famille \u00e0 un employeur et le fait de te vendre ou de vendre des membres de ta famille comme esclaves. Il conclurait tr\u00e8s probablement que la majorit\u00e9 des Am\u00e9ricains sont \u00e0 tous points de vue des esclaves.<\/p>\n<p><strong>Vous mentionnez le fait que le FMI et Standard &amp; Poor\u2019s sont des institutions principalement orient\u00e9es vers le recouvrement des dettes pour les cr\u00e9anciers. Cela semble \u00eatre devenu aussi le cas dans l\u2019Union mon\u00e9taire europ\u00e9enne. Que pensez-vous de la situation en Europe en ce moment ?<\/strong> Je pense que c\u2019est un excellent exemple de la raison pour laquelle les dispositions existantes sont clairement intenables. \u00c9videmment, la \u00ab totalit\u00e9 de la dette \u00bb ne peut pas \u00eatre pay\u00e9e. Mais m\u00eame si certaines banques fran\u00e7aises ont offert des rabais volontaires \u00e0 la Gr\u00e8ce, les autres ont pr\u00e9cis\u00e9 qu\u2019ils consid\u00e9reraient cela comme un d\u00e9faut de paiement de toute fa\u00e7on. Le Royaume-Uni a pris une position encore plus bizarre, disant que cela vaut m\u00eame pour les dettes de l\u2019\u00c9tat envers les banques qui ont \u00e9t\u00e9 nationalis\u00e9es \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire, techniquement, pour les dettes ce qu\u2019elles se doivent \u00e0 elles-m\u00eames ! Si cela signifie que les retrait\u00e9s impotents ne peuvent plus utiliser les transports en commun ou que les centres de jeunes doivent \u00eatre ferm\u00e9s, eh bien c\u2019est tout simplement la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 de la situation \u00bb, comme ils l\u2019ont d\u00e9clar\u00e9. Ces \u00ab r\u00e9alit\u00e9s \u00bb se r\u00e9v\u00e8lent de plus en plus comme \u00e9tant celles du pouvoir. Il est clair que les assertions du type \u00ab les march\u00e9s s\u2019autor\u00e9gulent, les dettes doivent toujours \u00eatre honor\u00e9es \u00bb ont perdu tout sens en 2008. C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles, je pense, nous voyons le d\u00e9but d\u2019une r\u00e9action tr\u00e8s similaire \u00e0 celle que nous avons connue au plus fort de la \u00ab crise de la dette du Tiers-Monde \u00bb, qui fut appel\u00e9 alors, plut\u00f4t bizarrement \u00ab mouvement antimondialisation \u00bb. Ce mouvement qui appelait \u00e0 une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie a r\u00e9ellement essay\u00e9 de pratiquer des formes de d\u00e9mocratie directe et horizontale. En face de cela, on trouve l\u2019alliance insidieuse entre les \u00e9lites financi\u00e8res et les bureaucraties plan\u00e9taires (que ce soit le FMI, la Banque mondiale, l\u2019OMC, aujourd\u2019hui l\u2019UE, ou ce que vous voulez). Lorsque des milliers de gens commencent \u00e0 se rassembler sur des places en Gr\u00e8ce ou en Espagne en appelant \u00e0 la \u00ab d\u00e9mocratie r\u00e9elle \u00bb, ce qu\u2019ils veulent dire, c\u2019est : \u00ab Depuis 2008, vous avez laiss\u00e9 le chat de la crise sortir du sac. Alors, si l\u2019argent n\u2019est vraiment qu\u2019une construction sociale, une promesse, une s\u00e9rie de reconnaissances de dettes, et m\u00eame de milliers de milliards de dettes, on peut les faire dispara\u00eetre si des acteurs suffisamment puissants le demandent. Si la d\u00e9mocratie signifie quelque chose, tout le monde doit pouvoir peser sur la mani\u00e8re dont ces promesses sont faites et peuvent \u00eatre ren\u00e9goci\u00e9es. \u00bb Je trouve cela extr\u00eamement encourageant.<\/p>\n<p><strong>D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, comment voyez-vous le d\u00e9nouement de la crise de la dette, ou crise financi\u00e8re actuelle ? Sans vous demander de regarder dans la proverbiale boule de cristal, comment voyez-vous l\u2019avenir se d\u00e9rouler, autrement dit, comment vous situez-vous en ce moment ?<\/strong> Pour l\u2019avenir \u00e0 long terme, je suis assez optimiste. Nous avons peut-\u00eatre fait les choses \u00e0 l\u2019envers au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es, mais en termes de cycles de cinq cents ans, eh bien, quarante ans ce n\u2019est pas grand-chose ! Finalement, il faudra reconna\u00eetre que dans une phase d\u2019argent virtuel, de cr\u00e9dit, des protections doivent \u00eatre mises en place \u2013 et pas seulement celles des cr\u00e9anciers. Combien de catastrophes faudra-t-il pour y arriver ? Je ne puis le dire. Mais en attendant, il y a une autre question \u00e0 se poser : une fois que nous aurons fait ces r\u00e9formes, le r\u00e9sultat sera-t-il quelque chose qui pourrait encore s\u2019appeler \u00ab capitalisme \u00bb ?<\/p>\n<p>Traduction pour <em>Courant Alternatif<\/em> par nos soins (Domi, J.F., Daniel)<\/p>\n<p>Notes de la traduction [1] Shylock : personnage de pr\u00eateur sur gage (usurier) dans Le Marchand de Venise de Shakespeare. Le pr\u00e9l\u00e8vement sur son corps d\u2019une livre de sa chair est le gage que le marchand Antonio accepte de souscrire en \u00e9change du pr\u00eat que lui accorde le juif Shylock. Antonio, connaissant un revers de fortune, ne peut rembourser. Shylock, qui veut se venger des humiliations que lui ont fait subir les chr\u00e9tiens, exige que le contrat soit appliqu\u00e9 \u00e0 la lettre, sachant qu\u2019il entra\u00eene ainsi la mort d\u2019Antonio. [2] Keith Hart, <em>Heads or Tails ? Two sides of the coin,<\/em> 1986. Ouvrage non traduit en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<p>Cette interview a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans le num\u00e9ro n\u00b0224 de <em>Courant Alternatif,<\/em> novembre 2012.<\/p>\n<p>La version originale a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par Philip Pilkington, journaliste et \u00e9crivain bas\u00e9 \u00e0 Dublin, Irlande, et publi\u00e9e originellement sur le site nakedcapitalism.com le 26 ao\u00fbt 2011. Une version extr\u00eamement raccourcie a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans le mensuel <em>Alternatives Economiques<\/em> Hors-s\u00e9rie n\u00b0 91 &#8211; d\u00e9cembre 2011.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<p>David Graeber occupe actuellement le poste de ma\u00eetre de conf\u00e9rences en anthropologie sociale \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Goldsmiths de Londres. Avant cela, il a \u00e9t\u00e9 professeur agr\u00e9g\u00e9 d\u2019anthropologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Yale qui l\u2019a remerci\u00e9 pour ses engagements politiques. Il a particip\u00e9 activement au mouvement Occupy Wall Street de New York qui a d\u2019ailleurs lanc\u00e9 r\u00e9cemment un appel \u00e0 la \u00ab gr\u00e8ve de la dette \u00bb, \u00e0 la formation d\u2019un mouvement des endett\u00e9s qui refusent de payer leurs dettes.<\/p>\n<p>&#8212;<\/p>\n<p>Un livre de David Graeber a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en fran\u00e7ais sous le titre, <em>Pour une anthropologie anarchiste<\/em>, 2006, \u00e9ditions Lux (Canada). Voir <strong><a href=\"http:\/\/oclibertaire.free.fr\/spip.php?breve258\">ici<\/a><\/strong><\/p>\n<p><em>Vu sur OCL, 2 d\u00e9cembre 2012<\/em><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NdPN : On avait d\u00e9j\u00e0 post\u00e9 sur ce site une traduction d&rsquo;un texte de David Graber sur la dette, r\u00e9alis\u00e9e par un copain. Voici la traduction d&rsquo;une interview fort int\u00e9ressante\u00a0de David Graeber, sur le site de l&rsquo;OCL : Qu\u2019est-ce que la dette ? Une approche anthropologique et historique David Graeber, est un anthropologue \u00e9tats-unien. 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