{"id":7473,"date":"2012-12-14T10:49:57","date_gmt":"2012-12-14T09:49:57","guid":{"rendered":"http:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=7473"},"modified":"2012-12-14T11:26:27","modified_gmt":"2012-12-14T10:26:27","slug":"autour-de-la-question-de-propriete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=7473","title":{"rendered":"Autour de la question de \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><strong>Autour de la question de \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2012\/12\/tiens-mon-porte.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-7482\" src=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2012\/12\/tiens-mon-porte.jpg\" alt=\"\" width=\"596\" height=\"422\" srcset=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2012\/12\/tiens-mon-porte.jpg 596w, https:\/\/fa86.noblogs.org\/files\/2012\/12\/tiens-mon-porte-300x212.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 596px) 100vw, 596px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On voit parfois quelques anarchistes s&rsquo;attaquer indistinctement \u00e0 la \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, avec parfois un rejet total de la jouissance mat\u00e9rielle, confinant \u00e0 un certain asc\u00e9tisme, parfois relay\u00e9 par certains discours d\u00e9croissants. Pour vivre heureux, il faudrait vivre sans jou\u00efr des objets, sans s&rsquo;y\u00a0s&rsquo;attacher. Cette tendance est selon moi une mauvaise interpr\u00e9tation de la critique de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, car il n&rsquo;y a rien de plus l\u00e9gitime que de vouloir s&rsquo;approprier ce qui nous entoure, tisser des liens \u00e9motifs, tisser une exp\u00e9rience avec son environnement et ses voisins, qui nous soit <em>propre<\/em>. Nous avons le droit de vivre et de jou\u00efr, et nous avons le droit au bonheur mat\u00e9riel !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Si la propri\u00e9t\u00e9 peut \u00eatre \u00ab\u00a0le vol\u00a0\u00bb, elle peut aussi \u00eatre \u00ab\u00a0la libert\u00e9\u00a0\u00bb : les deux th\u00e8ses ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendues par Proudhon, parce qu&rsquo;en fait tout d\u00e9pend de <em>l&rsquo;acception<\/em> que l&rsquo;on donne au mot <em>propri\u00e9t\u00e9<\/em>, qui rec\u00e8le en r\u00e9alit\u00e9 de nombreux sens, fort diff\u00e9rents et fort divergents. Un petit travail de clarification s&rsquo;impose, en particulier contre l&rsquo;acception bourgeoise de ce mot, dominante\u00a0&#8211; et qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0<em>sacr\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb depuis les droits de l&rsquo;homme riche de 1789.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L&rsquo;acception la plus courante, diffus\u00e9e largement par les\u00a0politiciens, les capitalistes, les juges et les flics,\u00a0est en effet celle de propri\u00e9t\u00e9 <em>priv\u00e9e<\/em>, au sens de <em>privative<\/em>. C&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle ne se d\u00e9finit pas tant par la possibilit\u00e9 de jouissance de la personne\u00a0propri\u00e9taire, que\u00a0par <em>l&rsquo;exclusion <\/em>de toutes les autres personnes (non-propri\u00e9taires) de son usage, et -ce qui est li\u00e9 &#8211; des <em>d\u00e9cisions<\/em> quant \u00e0 cet usage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">C&rsquo;est du reste l&rsquo;acception juridique du terme, qui implique trois caract\u00e8res de la propri\u00e9t\u00e9 : le c\u00f4t\u00e9 <em>exclusif\u00a0<\/em>(la jouissance du bien n&rsquo;appartient qu&rsquo;\u00e0 une personne, donc \u00e0 l&rsquo;exclusion de toutes les autres personnes), le c\u00f4t\u00e9 <em>absolu<\/em> (cette personne d\u00e9cide <em>seule<\/em> de son usage), et le c\u00f4t\u00e9 <em>perp\u00e9tuel<\/em> &#8211; la propri\u00e9t\u00e9 est attach\u00e9e \u00e0 l&rsquo;objet pour toujours, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de l&rsquo;objet&#8230; introduisant une vision f\u00e9tichiste et ferm\u00e9e sur eux-m\u00eames des biens et ressources de ce monde, vision marchandisant le monde entier avec l&rsquo;extension du champ du capitalisme et de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e ces derniers si\u00e8cles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A notre sens, c&rsquo;est bien ce caract\u00e8re priv\u00e9, en fait\u00a0<em>privatif<\/em>, qui pose le v\u00e9ritable probl\u00e8me ; car une fois \u00e9vacu\u00e9e ce caract\u00e8re priv\u00e9, demeure seulement la <em>possession<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire le droit de jou\u00efr de ce que l&rsquo;on use d\u00e9j\u00e0 r\u00e9ellement &#8211;\u00a0ainsi que le dit le vieil adage :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Possession vaut droit\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il faut introduire l\u00e0 trois aspects classiques de la propri\u00e9t\u00e9 : l&rsquo;usus, le fructus et l&rsquo;abusus. <em>L&rsquo;usus<\/em>, c&rsquo;est le droit d&rsquo;user, de jou\u00efr\u00a0d&rsquo;un bien &#8211; son plat de lentilles, sa maison, son manteau. Quoi de plus l\u00e9gitime ? <em>Le fructus<\/em>, c&rsquo;est le droit de r\u00e9colter les fruits renouvelables de son bien\u00a0&#8211; manger les fruits de son verger, par exemple. <em>L&rsquo;abusus<\/em>, c&rsquo;est le droit de disposer de son bien comme on l&rsquo;entend &#8211; le louer, le c\u00e9der, le vendre, le d\u00e9truire. On constate alors qu&rsquo;entre l&rsquo;usus et l&rsquo;abusus, on est pass\u00e9 de la <em>possession <\/em>(au sens de pouvoir jou\u00efr de ce\u00a0dont on \u00e9prouve le besoin, et pourquoi pas \u00e9prouver un attachement \u00e0 lui) \u00e0 la <em>propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/em>, au sens de <em>d\u00e9cider seul\u00a0<\/em>sur\u00a0un bien. En ce sens, \u00e0 l&rsquo;inverse de la conception courante, nous pouvons consid\u00e9rer qu&rsquo;au fond, un <em>loyer<\/em> ne rel\u00e8ve pas tant du fructus, que de l&rsquo;abusus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Notons que ce glissement de l&rsquo;usus \u00e0 l&rsquo;abusus, qui est bien loin d&rsquo;\u00eatre naturel puisque contradictoire (l&rsquo;abusus des uns rendant <em>impossible<\/em> l&rsquo;usus pour tous), s&rsquo;inscrit dans l&rsquo;histoire humaine de la domination. Il\u00a0ne se comprend en effet que si l&rsquo;on garde \u00e0 l&rsquo;esprit\u00a0qu&rsquo;on est dans un syst\u00e8me social de <em>domination de l&rsquo;homme par l&rsquo;homme<\/em>. En soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, la force de travail humaine est en effet consid\u00e9r\u00e9e comme un <em>bien comme les autres<\/em> que l&rsquo;on peut acheter (pour les capitalistes), et que l&rsquo;on peut, ou plut\u00f4t que l&rsquo;on est <em>contraint<\/em> de, vendre (en ce qui concerne les <em>prol\u00e9taires<\/em>, ceux qui n&rsquo;ont pour toute ressource que le fait de vendre leur force de travail). L&rsquo;abusus, caract\u00e9ristique fondamentale de la domination,\u00a0est indissociable de l&rsquo;histoire de l&rsquo;asservissement contraint de l&rsquo;homme par l&rsquo;homme, qu&rsquo;elle prenne la forme antique de l&rsquo;esclavage, la forme m\u00e9di\u00e9vale du servage ou la forme moderne du salariat. Cet aspect est tr\u00e8s important, car il rejoint l&rsquo;exclusivit\u00e9 et la privation quant aux d\u00e9cisions, qui caract\u00e9rise la \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb&#8230; telle qu&rsquo;elle est entendue aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les anarchistes sont pour la <em>possession<\/em>, et contre l&rsquo;aspect <em>privatif<\/em> de la propri\u00e9t\u00e9, sans lequel ne demeure justement <em>que<\/em> la possession. Ils s&rsquo;inscrivent en cela\u00a0\u00a0dans une conception de la libert\u00e9 qui n&rsquo;est pas celle d&rsquo;une exclusion r\u00e9ciproque (chacun n&rsquo;\u00e9tant cantonn\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 ce dont il est propri\u00e9taire, c&rsquo;est-\u00e0-dire priv\u00e9 de libert\u00e9 r\u00e9elle car r\u00e9ciproquement interdit de jou\u00efr des biens des autres), mais qui est celle d&rsquo;une conception dynamique de la libert\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire <em>mutuelle<\/em>. Si quelqu&rsquo;un poss\u00e8de quelque chose, et c&rsquo;est son droit \u00e0 notre sens s&rsquo;il en jouit, il peut aussi en faire profiter ses voisins (le surplus d&rsquo;une r\u00e9colte, un v\u00e9lo lorsqu&rsquo;il est au garage, un ordinateur lorsqu&rsquo;il est \u00e9teint, une production artistique&#8230;), qui eux-m\u00eames, \u00e9tant rendus plus libres, peuvent eux aussi mieux faire partager leurs propres ressources, ainsi que les fruits de leur activit\u00e9 et de leur cr\u00e9ativit\u00e9. La possession est une conception <em>sociale<\/em> de l&rsquo;appropriation humaine des ressources et des biens. La prise sociale\u00a0de possession jette aux orties les concepts bourgeois, pip\u00e9s, de \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0et de \u00ab\u00a0vol\u00a0\u00bb. Les seuls vrais voleurs sont ceux qui n&rsquo;acceptent pas d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0vol\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e0 leur tour, ce sont ceux qui\u00a0volent au quotidien le temps, la vie et le travail des autres, et qui veulent retenir, par la force de la contrainte violente, ceux qu&rsquo;ils ont d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s hors de l&rsquo;espace de ce qu&rsquo;ils se sont ill\u00e9gitimement, c&rsquo;est-\u00e0-dire <em>exclusivement<\/em>, accapar\u00e9. Propri\u00e9t\u00e9 si manifestement peu \u00ab\u00a0l\u00e9gitime\u00a0\u00bb (cet adjectif sugg\u00e9rant un accord social), qu&rsquo;elle se cantonne aujourd&rsquo;hui derri\u00e8re des enclos, des cadenas, des titres notari\u00e9s, des flics, des arm\u00e9es, transformant le monde en espace fragmentaire, carc\u00e9ral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La conception anarchiste de la libert\u00e9, se traduisant en termes de <em>prise de possession<\/em>, \u00e9chappe ainsi tant \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, qu&rsquo;\u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 \u00e9tatique, qui toutes deux consistent en une confiscation des d\u00e9cisions par des individus (actionnaires dans un cas, technocrates gouvernementaux dans l&rsquo;autre), en un <em>emp\u00eachement contraint de prise de possession<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le caract\u00e8re fondamental du capitalisme ne r\u00e9side donc pas tant dans la \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb &#8211;\u00a0terme pour le moins complexe et confus signifiant nombre d&rsquo;aspects contradictoires &#8211;\u00a0que dans la <em>privation<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire la <em>d\u00e9possession<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous ne voulons pas rejeter la possession :\u00a0bien au contraire, nous voulons tout poss\u00e9der !\u00a0Nous voulons nous r\u00e9approprier ce monde, pour en jou\u00efr librement, et ce ne sera pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres, dans le cadre d&rsquo;une conception <em>dynamique et mutuelle <\/em>de la libert\u00e9, et non une conception exclusive. Ma libert\u00e9 ne s&rsquo;arr\u00eate pas l\u00e0 ou commence celle des autres. Avec Bakounine, nous affirmons que la libert\u00e9 des autres \u00e9tend la mienne \u00e0 l&rsquo;infini (et r\u00e9ciproquement).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette conception de la libert\u00e9 et de la propri\u00e9t\u00e9 au sens de <em>prise de possession<\/em>, implique une conception nouvelle du <em>politique<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire de nos relations sociales. La responsabilit\u00e9 bien s\u00fbr au sens o\u00f9 l&rsquo;appropriation ne peut \u00eatre obtenue\u00a0que par la lutte des d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s, sans rien attendre de ceux qui les privent. Ce qui suppose fondamentalement <em>l&rsquo;autonomie<\/em> de chaque individu et groupe social. Mais cette autonomie ne reproduit que la guerre, si ces entit\u00e9s sociales sont \u00e9tanches, ce qui suppose une coordination libre de ces entit\u00e9s,\u00a0au sein de laquelle elles pr\u00e9servent leur libert\u00e9,\u00a0tout en adoptant une conception dynamique et mutuelle de la jouissance des biens de ce monde. C&rsquo;est le principe de <em>subsidiarit\u00e9<\/em> dans les prises de d\u00e9cisions qui garantit \u00e0 la fois la libert\u00e9 et la coordination : les entit\u00e9s individuelles ou collectives d\u00e9cident et g\u00e8rent <em>prioritairement<\/em> tout ce qu&rsquo;elles souhaitent et peuvent g\u00e9rer, ne reportant sur une circonf\u00e9rence plus large de la coordination sociale que ce qu&rsquo;elles ne peuvent pas g\u00e9rer en propre. C&rsquo;est enfin l&rsquo;ad\u00e9quation ou la p\u00e9r\u00e9quation dans la r\u00e9partition des ressources, permises par la libert\u00e9 et la subsidiarit\u00e9, qui rendent l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces principes ne sont pas ceux de la d\u00e9mocratie (m\u00eame directe), atomisant les individus en entit\u00e9s \u00e9tanches votantes sous une autorit\u00e9\u00a0<em>pseudo<\/em>-commune, une repr\u00e9sentation illusoire, une <em>repr\u00e9sentativit\u00e9 d\u00e9cisionnelle <\/em>st\u00e9rilisant toute autonomie ainsi que toute dynamique collective.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces principes sont ceux du f\u00e9d\u00e9ralisme libertaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Juanito, Pavillon Noir, 14 d\u00e9cembre 2012<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autour de la question de \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb On voit parfois quelques anarchistes s&rsquo;attaquer indistinctement \u00e0 la \u00ab\u00a0propri\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, avec parfois un rejet total de la jouissance mat\u00e9rielle, confinant \u00e0 un certain asc\u00e9tisme, parfois relay\u00e9 par certains discours d\u00e9croissants. 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