{"id":7702,"date":"2013-01-11T13:51:18","date_gmt":"2013-01-11T12:51:18","guid":{"rendered":"http:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=7702"},"modified":"2013-01-11T13:51:18","modified_gmt":"2013-01-11T12:51:18","slug":"un-monde-est-mort-il-court-encore-la-preuve-par-le-poulet-14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=7702","title":{"rendered":"Un monde est mort, il court encore&#8230; La preuve par le poulet (1\/4)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><em><strong>NdPN<\/strong> : Un super article de Fran\u00e7ois Ruffin paru hier sur Fakir, qui tente de d\u00e9passer les questions de la croissance, de l&#8217;emploi, pour poser la question de la nature m\u00eame de la production, et celle de l&rsquo;exploitation v\u00e9cue au quotidien. Voyage dans l&rsquo;\u00e2pre monde de Doux&#8230;<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.fakirpresse.info\/Un-monde-est-mort-il-court-encore,513.html\" target=\"_blank\"><strong>Un monde est mort, il court encore&#8230; La preuve par le poulet (1\/4)<\/strong><\/p>\n<p><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Voici la premi\u00e8re partie du dossier consacr\u00e9 au plan social chez Doux (num\u00e9ro 57). Un recueil de t\u00e9moignages d\u2019ouvriers de l\u2019usine Doux de Graincourt (62), notamment celui d\u2019Annabelle, 48 ans, \u00e9lue au comit\u00e9 d\u2019entreprise.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab <i>Mais est-ce que vous \u00eates heureux, ici ?<\/i> \u00bb Des rires r\u00e9pondent. Une hilarit\u00e9 collective, contenue. Qui passe d\u2019un rang \u00e0 l\u2019autre : \u00ab <i>T\u2019as entendu ce qu\u2019il a demand\u00e9 ?<\/i> \u201cEst-ce qu\u2019on est heureux, ici ?\u201d <i>&#8211; Il veut rigoler ! On est l\u00e0 pour la paye\u2026 &#8211; C\u2019est la cha\u00eene.<\/i> \u00bb<br \/>\nLe moment est mal choisi, c\u2019est vrai, pour les questions existentielles : on pi\u00e9tine \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019usine Doux, \u00e0 Graincourt, dans le Pas-de-Calais. Clopes au bec, moustaches inqui\u00e8tes, sacs \u00e0 main en bandouli\u00e8re, ouvri\u00e8res et ouvriers sont rassembl\u00e9s sur le parking, par petits groupes, en ce matin de juillet. Ils d\u00e9braient depuis l\u2019aube, esp\u00e8rent encore. Conservent des lambeaux de foi. Qu\u2019il y aurait des projets de reprise, que \u00ab <i>l\u00e0-haut ils vont sortir un lapin blanc de leur chapeau<\/i> \u00bb. En visite sur le site, d\u2019ailleurs, l\u2019administrateur judiciaire leur a confirm\u00e9 qu\u2019 \u00ab <i>il y aurait, \u00e9ventuellement, deux acheteurs potentiels<\/i> \u00bb, et malgr\u00e9 le conditionnel, et le \u00ab <i>\u00e9ventuellement<\/i> \u00bb, et le \u00ab <i> potentiels<\/i> \u00bb, eux veulent y croire. Malgr\u00e9 les d\u00e9ceptions pass\u00e9es, aussi : \u00ab <i>Ils nous ont menti sur un Hollandais, qui devait venir, qui pouvait racheter, mais on l\u2019a jamais vu. Comme \u00e7a, on se tient sage. On travaille bien jusqu\u2019au bout. On remplit les commandes.<\/i> \u00bbEt \u00e0 eux que l\u2019angoisse tenaille, je jette mon interrogation bourgeoise :\u00ab <i>Mais est-ce que vous \u00eates heureux, ici ?<\/i> \u00bb Apr\u00e8s la surprise, les remarques fusent, en vrac, de Philippe, Sylvie, Virginie, Jean-Luc, je peine \u00e0 noter les pr\u00e9noms au vol, et encore davantage leurs observations sur les salaires, la s\u00e9curit\u00e9, la formation, les souffrances, etc. Je vais classer \u00e7a dans l\u2019ordre, maintenant, qu\u2019on entrouvre la porte de ce paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Les clopinettes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab <i>On enl\u00e8ve la prime de froid, on est au smic. Je ne me rappelle plus avoir eu une augmentation depuis 25 ou 30 ans.<\/i> \u00bb \u00ab <i>Avec mon mari, on a un deuxi\u00e8me boulot \u00e0 c\u00f4t\u00e9 : on passe tout l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 faire du gardiennage \u00e0 Paris. \u00c7a fait cinq ans qu\u2019on n\u2019a pas pris de vacances. Ma fille, je ne la vois plus, je la croise.<\/i> \u00bb \u00ab <i>On a achet\u00e9 une maison il y a deux ans, on en a encore pour 23 ans \u00e0 la rembourser. On voulait aller au Cr\u00e9dit immobilier de France, mais ils ont refus\u00e9 :<\/i> \u201cNous, on ne pr\u00eate pas pour les employ\u00e9s de chez Doux. Vous n\u2019\u00eates pas pay\u00e9s, et le groupe n\u2019est pas solide.\u201d \u00bb \u00ab <i>Un directeur, je lui ai dit :<\/i> \u201cToi, tu fais tes courses o\u00f9 ? &#8211; \u00c0 Auchan. &#8211; Moi, \u00e0 Aldi.\u201d \u00bb<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\"><strong>Les souffrances<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab <i>Ici, ils ne voient que le rendement. A la d\u00e9coupe, on tournait \u00e0 2700 poulets \u00e0 l\u2019heure, on est pass\u00e9s \u00e0 3200. \u00c7a use. \u00c7a fait des tendinites. Les femmes, la t\u00eate baiss\u00e9e, souffrent des cervicales.<\/i> \u00bb \u00ab <i>Avec mes cartons de 15 kilos, j\u2019ai calcul\u00e9 : je porte deux tonnes par jour. Depuis quinze ans. Forc\u00e9ment, le dos morfle.<\/i> \u00bb \u00ab <i>Apr\u00e8s 23 ans ici, ils se sont aper\u00e7us qu\u2019on \u00e9tait \u00e0 90 d\u00e9cibels. On a perdu des dixi\u00e8mes au niveau des oreilles, des yeux. <\/i> \u00bb \u00ab <i>Ils me font faire un boulot tr\u00e8s dur, malgr\u00e9 ma sciatique. Mais on h\u00e9site \u00e0 se mettre en arr\u00eat-maladie, \u00e0 cause des jours de carence : on est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 d\u00e9couvert. <\/i> \u00bb<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\"><strong>L\u2019irrespect<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab <i>On tourne au ralenti. Du coup, les b\u00eates abattues vendredi, on ne les a d\u00e9coup\u00e9es qu\u2019hier, mercredi. Les escalopes avaient une dr\u00f4le d\u2019odeur. J\u2019ai appel\u00e9 le chef : \u2018C\u2019est ta bouche, il m\u2019a r\u00e9pondu, elle est trop pr\u00e8s de ton nez.\u2019 Alors qu\u2019avec cette puanteur, j\u2019\u00e9tais au bord de d\u00e9gueuler. <\/i> \u00bb \u00ab <i>D\u00e8s que tu l\u2019ouvres, t\u2019es cass\u00e9. Le repr\u00e9sentant syndical CGT, il s\u2019est fait virer pour faute lourde. On a r\u00e9ussi \u00e0 le faire r\u00e9int\u00e9grer. Le gars de la CFDT, pareil : deux fois il arrive en retard, il a un petit \u00e9change avec son sup\u00e9rieur, il a failli se faire jeter.<\/i> \u00bb \u00ab <i>Ici, tu fermes ta gueule. L\u2019autre jour, des cuisses de poulets, il sortait du pus, rouge, jaune, vert, leurs saloperies d\u2019antibiotiques. Sous la marque P\u00e8re Dodu. Je fais la remarque :<\/i> \u201c\u00c7a ne devrait pas arriver sur le tapis\u2026\u201d <i>On m\u2019envoie balader, m\u00e9chamment. Il a fallu que le v\u00e9t\u00e9rinaire intervienne, et qu\u2019il fasse jeter la production.<\/i> \u00bb<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\"><strong>La bonne blague des formations<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab <i>Depuis vingt ans, je d\u00e9place des palettes, les m\u00eames palettes, sans bouger de poste, sauf parfois un remplacement. On n\u2019a pas la possibilit\u00e9 de changer, d\u2019\u00e9voluer, c\u2019est <\/i> \u201ctu te tais et tu restes l\u00e0\u201d. \u00bb \u00ab <i>La seule formation que j\u2019ai re\u00e7ue, c\u2019est l\u2019an dernier : un stage de \u2018gestuel\u2019. Pour m\u2019apprendre \u00e0 soulever des cartons. \u00c7a faisait dix-neuf ans et demi que je soulevais des cartons, et l\u00e0, on allait m\u2019apprendre ! La blague\u2026 C\u2019\u00e9tait juste pour les assurances, \u00e0 cause du taux d\u2019accidents ici.<\/i> \u00bb<br \/>\nVoil\u00e0 le catalogue, raccourci ici, recueilli \u00e0 la vol\u00e9e, en cinq minutes, et qui pourrait, j\u2019en suis s\u00fbr, s\u2019\u00e9paissir pour concurrencer les Trois Suisses. Avec une cause, notamment, j\u2019analyse rapide, \u00e0 ce tr\u00e8s sombre tableau : Doux fabrique des produits \u00e0 tr\u00e8s faible valeur ajout\u00e9e. Et investit donc peu, sur le mat\u00e9riel, et sur les hommes. Tout comme la fili\u00e8re textile, d\u00e9clinante dans les ann\u00e9es 80, o\u00f9 l\u2019on retrouvait la m\u00eame duret\u00e9. Y a un petit attroupement, devant mon cahier, et je reprends ma question : \u00ab <i> Donc, vous n\u2019\u00eates pas tr\u00e8s heureux ici ?<\/i> &#8211; <i>Non, pas<\/i> \u201ctr\u00e8s\u201d ! &#8211; <i>Et pourtant, vous voyez, tout ce que vous souhaitez, et je vous le souhaite aussi, c\u2019est que \u00e7a se poursuive comme avant. Qu\u2019il y ait une reprise, un plan de continuation, \u00e0 l\u2019identique\u2026<\/i> &#8211; <i>T\u2019as tout compris. On critique notre boulot, \u00e7a nous fait chier de venir tous les jours, mais on a un salaire.<\/i> &#8211; <i>C\u2019est le seul travail qu\u2019on ait trouv\u00e9. Y a rien dans le coin. Et \u00e7a ne va pas s\u2019arranger, avec les plans chez Renault, chez S\u00e9venord.<\/i> &#8211; <i>Moi, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait deux fermetures d\u2019entreprises.<\/i> &#8211; <i>Et nous, les gens du Nord, on est des bosseurs, on veut travailler\u2026<\/i> \u00bb Le courant passe, sur ce bout de bitume. Alors, je prolonge mon num\u00e9ro :\u00ab <i>Vous avez raison, bien s\u00fbr. Je vous comprends. Mais \u00e7a en dit long, quand m\u00eame, sur combien notre espoir s\u2019est r\u00e9tr\u00e9ci : un syst\u00e8me pervers, qui ne rend heureux personne, se casse la gueule, et tout ce \u00e0 quoi on aspire, aujourd\u2019hui, pas seulement vous, mais les syndicats, le gouvernement, m\u00eame moi parfois, c\u2019est \u00e0 le remettre sur pied.<\/i> &#8211; <i>C\u2019est exactement \u00e7a.<\/i> &#8211; <i>Combien de fois j\u2019ai pens\u00e9 \u00e7a, depuis que \u00e7a tourne mal&#8230;<\/i> \u00bb Pareillement encourag\u00e9, je n\u2019arr\u00eate pas ma pr\u00e9dication en route : \u00ab <i>\u00c7a t\u00e9moigne d\u2019une absence, je ne parlerai m\u00eame pas d\u2019utopie, c\u2019est bon pour un autre monde l\u2019utopie\u2026 On vit dans celui-ci\u2026<\/i> &#8211; <i>Les deux pieds dans la merde, tu peux le dire !<\/i> &#8211; <i>\u00c7a t\u00e9moigne, plus simplement, d\u2019une absence d\u2019esp\u00e9rance, de capacit\u00e9 \u00e0 op\u00e9rer le changement, \u00e0 penser une transformation positive. M\u00eame sans viser un id\u00e9al, juste le<\/i> \u201cmieux\u201d,<i> rien qu\u2019un petit mieux, ou un peu moins pire, un pas en avant plut\u00f4t qu\u2019en arri\u00e8re&#8230;<\/i> \u00bb \u00c7a opine dans les rangs. On est bien d\u2019accord. Mais \u00e7a ne nous m\u00e8ne pas loin. \u00c7a ne r\u00e9sout rien. Et avec Fabrice Hanot, le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 CGT, on entrevoit bien, et on \u00e9num\u00e8re, tous les obstacles pos\u00e9s sur le chemin, \u00ab <i>les cr\u00e9dits \u00e0 la consommation<\/i> \u00bb, \u00ab <i> la concurrence internationale<\/i> \u00bb, \u00ab <i>le taux de ch\u00f4mage \u00e0 10 %, et le double chez les non-qualifi\u00e9s <\/i> \u00bb, sans compter toutes les forces sociales qui sont mobilis\u00e9es, en face. Dipl\u00f4m\u00e9s du management, champions de la publicit\u00e9, experts en ressources humaines, sp\u00e9cialistes en productivit\u00e9, Premier ministre raisonnable, Commissaires \u00e0 la concurrence, etc. Toutes ces intelligences, oui, intelligences, ne pas m\u00e9priser l\u2019ennemi, qui sont rassembl\u00e9es pour perp\u00e9tuer cet ordre des choses. Plut\u00f4t que pour l\u2019abolir, et ouvrir l\u2019avenir. Et nous, en face, d\u00e9sarm\u00e9s, bien seuls sur ce parking. Et nous qui rejoignons un Algeco, pour un caf\u00e9 au local syndical\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Annabelle, 48 ans<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab <i>\u00c7a fait un an seulement que je fr\u00e9quente la CGT.<\/i> \u00bb Il ne reste qu\u2019elle et moi dans le local syndical, Annabelle et sa beaut\u00e9 fatigu\u00e9e. \u00c9lue au comit\u00e9 d\u2019entreprise, elle vient de causer devant ses coll\u00e8gues des plans de reprise, de la fermeture pendant les vacances, du passage au tribunal, etc. Ses camarades sont sortis, et elle baisse la voix, l\u2019armure : \u00ab <i>\u00c7a fait pas longtemps que je fr\u00e9quente ici. Avant, je pleurais tous les jours. Le matin, j\u2019arrivais avec une boule au ventre. Les chefs me criaient dessus, je chialais. M\u00eame sexuellement, j\u2019\u00e9tais harcel\u00e9e. Mais \u00e0 force que de c\u00f4toyer des gens de la CGT, \u00e0 force qu\u2019ils me r\u00e9p\u00e8tent<\/i> \u201cfaut pas te laisser faire, Annabelle\u201d<i>, \u00e0 force de qu\u2019on me dise \u00e7a, je me suis sentie plus forte.<\/i> \u00bbElle s\u2019allume une clope : \u00ab <i>Heureusement que j\u2019ai mes cigarettes. Sans \u00e7a, je casse tout.<\/i> \u00bb Elle exhale une taffe. \u00ab <i>Maintenant, j\u2019ai plus peur du tout, de rien. Ni des chefs, ni des cam\u00e9ras, ni des r\u00e9unions\u2026 C\u2019est moi qui aide les autres ouvri\u00e8res. J\u2019ai m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 aider une dame tr\u00e8s grosse, sur la cha\u00eene. Elle ne pouvait plus marcher, c\u2019\u00e9tait terrible, mais son mari ne voulait pas qu\u2019on l\u2019op\u00e8re\u2026 Je suis all\u00e9e le voir, moi qui avais peur de tout, et je l\u2019ai convaincu, son bonhomme. Elle est pass\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, et aujourd\u2019hui, elle revit. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 m\u00e9tamorphos\u00e9e. En un an, \u00e0 47 ans\u2026 Jamais je l\u2019aurais cru. \u00c7a peut arriver \u00e0 tout \u00e2ge ! A tout le monde, je r\u00e9p\u00e8te \u00e7a : on peut changer sa vie avec la CGT ! Je ne savais pas que \u00e7a existait, sinon j\u2019y serais all\u00e9e avant. Et y en a partout, il para\u00eet, m\u00eame dans les magasins\u2026 Faut le dire.<\/i> \u00bb C\u2019est Bernard Thibault qui devrait la faire tourner dans une pub\u2026 Elle inspire longuement : \u00ab <i>Je vous raconte ma vie, c\u2019est pas bien. Tant pis. Quand m\u00eame, j\u2019ai peur. Pour la suite. On est d\u00e9j\u00e0 en plein surendettement, avec mon mari. Lui travaille \u00e0 la Poste, on l\u2019a chang\u00e9 de place. Il \u00e9tait bien, dans une bonne \u00e9quipe, avec des copains, comme dans un cocon. Maintenant, il d\u00e9prime un peu. Et aussi, on lui a enlev\u00e9 ses heures suppl\u00e9mentaires : il est pass\u00e9 de 2 500 \u00e0 1 500 euros. Y a 900 euros de son salaire qui partent directement pour le cr\u00e9dit sur la maison, 96 euros pour l\u2019assurance de la voiture, 600 euros du mien, et on verse 300 euros \u00e0 notre fils pour son dipl\u00f4me d\u2019aide-m\u00e9dico-psychologique\u2026 C\u2019est pour soigner les handicap\u00e9s. Faut se priver.<\/i> \u00bb<br \/>\nSa gorge se noue, la peine s\u2019invite dans sa voix :\u00ab <i>Hier, mon autre gar\u00e7on a piqu\u00e9 sa crise : il voulait manger de la tartiflette. Mais on ne peut pas se la permettre, la tartiflette, nous c\u2019est tous les jours des p\u00e2tes. Et tout \u00e7a, en travaillant. En se levant \u00e0 trois heures et demies du matin\u2026 Depuis que je travaille de nuit, je rentre, je me couche. Je n\u2019ai plus envie de sortir de ma chambre, m\u00eame pour faire \u00e0 manger, ou la vaisselle. Heureusement que mon mari tient le choc, il reste fort taquin avec les enfants. Tous ces efforts, et on tire la langue. J\u2019ai d\u00fb demander dix euros \u00e0 un coll\u00e8gue, pour remettre du gasoil. Ou ce dimanche, j\u2019\u00e9tais invit\u00e9e par ma famille \u00e0 une f\u00eate foraine. Pour \u00e9viter de dire que j\u2019ai pas d\u2019argent, j\u2019ai d\u00fb raconter que ma carte avait \u00e9t\u00e9 aval\u00e9e par un distributeur.<\/i> \u201cBah, vous allez dire, pourtant elle se maquille et tout\u201d ? <i>&#8211; Non non, je ne dis rien\u2026<\/i> &#8211; <i>Je me suis toujours maquill\u00e9e, depuis que j\u2019ai seize ans. Donc je ne veux pas me laisser aller. Quand j\u2019ai un peu de sous, je fais plusieurs bazars, \u00e0 bas prix, je mets de c\u00f4t\u00e9. Pareil pour les cigarettes, on m\u2019apporte des tubes du Luxembourg. C\u2019est moins cher l\u00e0-bas\u2026 <\/i> \u00bb<br \/>\nUn moustachu rentre, et interrompt ce r\u00e9cit intime :\u00ab <i>Bah alors, on t\u2019attendait l\u00e0-bas ?<\/i>, il lance, bougon. <i>J\u2019arrive.<\/i> \u00bb Il ressort. \u00ab <i>C\u2019est lui, c\u2019est Jean-Claude qui m\u2019a pr\u00eat\u00e9 les dix euros. Et qui m\u2019a encourag\u00e9e \u00e0 venir ici.<\/i> \u00bb Cette fraternit\u00e9 qui ne s\u2019expose pas, cach\u00e9e derri\u00e8re des airs bourrus. On traverse la cour. Son talon s\u2019enfonce dans une plaque d\u2019\u00e9gout, arrach\u00e9 de sa botte : \u00ab <i>Je vais devoir faire la qu\u00eate pour me chausser ! <\/i> \u00bb<\/p>\n<div style=\"text-align: justify\">\n<h4><strong> Et les poulets ?<\/strong><\/h4>\n<p>\u00c7a faisait sentimental, comme question, pour ces grands costauds, pour ces filles endurcies. Hypersensible urbain, face \u00e0 ces prolos des campagnes : \u00ab <i> Excusez-moi, mais les poulets, c\u2019est pas comme de l\u2019acier, non ? Quand vous les voyez, \u00e7a vous fait quoi ?<\/i> \u00bb Y a comme un temps d\u2019arr\u00eat, devant le sujet. Interloqu\u00e9s, comme si on ramenait un non-dit, un tabou. Les habitudes \u00e0 chasser, \u00e2me cuirass\u00e9e, pour se souvenir. C\u2019est un homme qui se lance : \u00ab <i>La premi\u00e8re fois que je suis entr\u00e9 ici, je me suis demand\u00e9 :<\/i> \u201cMon Dieu, o\u00f9 je suis tomb\u00e9 ?\u201d <i>On en fait des cauchemars\u2026 Je suis pas le seul.<\/i> \u201cTu dormais, <i>m\u2019a racont\u00e9 ma femme,<\/i> tu t\u2019es assis dans le lit, et tu parlais des poulets.\u201d <i>Qu\u2019on en tue autant, je ne pouvais pas imaginer. Et il faut voir comment \u00e7a se passe\u2026<\/i> \u00bb C\u2019est une femme qui reprend : \u00ab <i>Quand tu les vois qui se d\u00e9battent\u2026 Je ne voulais pas travailler \u00e0 l\u2019abattoir, je ne voulais pas les voir \u00e0 l\u2019abattoir. Regarde-les, l\u00e0, dans ces caisses. Comme on tourne presque plus en ce moment, y en a sept mille, dix mille, qui restent dehors, dans les cages, sans manger, sans boire. Ils vont mourir l\u00e0.<\/i> \u00bb<br \/>\nNous voil\u00e0 dans un grand hangar, totalement vide, chez un \u00e9leveur. Toutes ses volailles ont crev\u00e9 :\u00ab <i>L\u2019ordinateur, il a donn\u00e9 l\u2019ordre de chauffer, comme s\u2019il faisait froid. Et il a ferm\u00e9 les rideaux. Automatiquement, les b\u00eates ont \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9es.<\/i> \u00bb D\u2019une voix calme, \u00c9ric Carette raconte son petit incident informatique : \u00ab <i>En six heures, les poulets \u00e9taient comme \u00e9bouillant\u00e9s.<\/i> <i>&#8211; Y en avait combien ? &#8211; Dix-sept mille.<\/i> \u00bb De l\u2019 \u00ab <i>ordinateur<\/i> \u00bb \u00e0 \u00ab <i> automatiquement<\/i> \u00bb, voil\u00e0 qui d\u00e9crit bien, dans sa banalit\u00e9, un syst\u00e8me inhumain. \u00ab <i>L\u2019expert est pass\u00e9<\/i>, conclut l\u2019agriculteur. <i>Normalement, l\u2019assurance doit prendre en charge le sinistre.<\/i> \u00bb<br \/>\nDe l\u2019\u00e9closion des poussins jusqu\u2019\u00e0 leur \u00e9levage, leur ramassage, le transport, leur mise \u00e0 mort\u2026 La vie du poulet n\u2019est qu\u2019un long calvaire. Ou plut\u00f4t \u00ab court \u00bb : 41 jours. Le c\u0153ur, les poumons, les pattes, tout est malade. Et m\u00eame les productivistes de l\u2019Inra, l\u2019Institut national de recherche en agronomie, s\u2019en inqui\u00e8tent\u2026 D\u2019un point de vue productif : \u00ab <i>Ces troubles entra\u00eenent une forte morbidit\u00e9 des animaux . D\u2019apr\u00e8s des \u00e9tudes faites en \u00e9levage intensif, entre 75 et 90% des animaux ont une d\u00e9marche alt\u00e9r\u00e9e, ce qui entra\u00eene une augmentation de l\u2019indice de consommation et une diminution de la vitesse de croissance. Au-del\u00e0 des pertes \u00e9conomiques directes, ces troubles affectent aussi l\u2019image de qualit\u00e9 promue par la fili\u00e8re avicole.<\/i> \u00bb<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NdPN : Un super article de Fran\u00e7ois Ruffin paru hier sur Fakir, qui tente de d\u00e9passer les questions de la croissance, de l&#8217;emploi, pour poser la question de la nature m\u00eame de la production, et celle de l&rsquo;exploitation v\u00e9cue au quotidien. Voyage dans l&rsquo;\u00e2pre monde de Doux&#8230; Un monde est mort, il court encore&#8230; La &hellip; <a href=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=7702\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Un monde est mort, il court encore&#8230; La preuve par le poulet (1\/4)<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2691,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[26,18,22,16],"tags":[],"class_list":["post-7702","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-construction-du-desert","category-decroissance-libertaire","category-le-travail-tue","category-repression"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7702","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2691"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=7702"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7702\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7704,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/7702\/revisions\/7704"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=7702"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=7702"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=7702"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}