{"id":9065,"date":"2013-05-27T12:06:45","date_gmt":"2013-05-27T10:06:45","guid":{"rendered":"http:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=9065"},"modified":"2013-05-27T12:09:34","modified_gmt":"2013-05-27T10:09:34","slug":"gauches-et-anarchismes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=9065","title":{"rendered":"Gauches et anarchismes"},"content":{"rendered":"<p><!--\n.hmmessage P\n{\nmargin:0px;\npadding:0px\n}\nbody.hmmessage\n{\nfont-size: 12pt;\nfont-family:Calibri\n}\n--><strong>Gauches et anarchismes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Voici quelques remarques, que je vais tenter de synth\u00e9tiser, pour expliciter les diff\u00e9rences de fond entre toutes les composantes dites de \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb (de la gauche sociale-d\u00e9mocrate \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame-gauche, voire \u00e0 l&rsquo;ultra-gauche), et les tendances de l&rsquo;anarchisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je passe rapidement sur les points communs positifs, qui animent nombre de militant-e-s sinc\u00e8res, de gauche ou libertaires : le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, de libert\u00e9 et de solidarit\u00e9. Notons qu&rsquo;il y a aussi certains points communs en forme de travers, comme cette sacr\u00e9e \u00ab\u00a0moraline\u00a0\u00bb qui impr\u00e8gne tant encore les relations sociales car directement issue de la pens\u00e9e chr\u00e9tienne, consistant \u00e0 \u00e9prouver un devoir moral de compassion et d&rsquo;assistance \u00e0 celles et ceux qui souffrent, avec une d\u00e9n\u00e9gation parfois sacrificielle de soi-m\u00eame ; ou encore cette vision quelque peu eschatologique d&rsquo;un progr\u00e8s vers une soci\u00e9t\u00e9 meilleure, pour ne pas dire id\u00e9ale (la cit\u00e9 de Dieu ?), avec pour la gauche r\u00e9volutionnaire et l&rsquo;anarchisme r\u00e9volutionnaire, une certaine propension \u00e0 profaner (au sens de rendre profane, s\u00e9culier) le mill\u00e9narisme apocalyptique du jugement dernier, avec une certaine conception de la \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je pense qu&rsquo;il est possible d&rsquo;introduire les choses, vue l&rsquo;importance du langage dans la formation des visions du r\u00e9el, sur la diff\u00e9rence \u00e9tymologique, qui est aussi bien la diff\u00e9rence historique et structurante, entre \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0anarchisme\u00a0\u00bb ; la gauche s&rsquo;inscrit en effet dans sa d\u00e9signation m\u00eame, on le sait, par le parlementarisme : lors de la r\u00e9volution fran\u00e7aise, les gens refusant le droit de veto royal s&rsquo;\u00e9tant rang\u00e9s \u00e0 gauche du pr\u00e9sident de l&rsquo;assembl\u00e9e. Au passage, rappelons-nous que les comit\u00e9s r\u00e9volutionnaires de sans-culottes de certains quartiers parisiens se sont oppos\u00e9s tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 cette gauche parlementaire, y compris montagnarde (avec laquelle ils collaboraient n\u00e9anmoins de fait), notamment -d\u00e9j\u00e0 &#8211; sur la question du mandat <em>repr\u00e9sentatif<\/em>, \u00e0 laquelle ils opposaient le mandat imp\u00e9ratif (voir l&rsquo;ouvrage de Zaidman \u00e0 ce sujet), o\u00f9 la personne mandat\u00e9e doit tenir les mandats qui lui ont \u00e9t\u00e9 confi\u00e9s et rendre compte de leur mise en oeuvre aux mandataires, sous peine de r\u00e9vocation imm\u00e9diate par les mandataires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A l&rsquo;inverse, \u00ab\u00a0anarchisme\u00a0\u00bb est un terme qui a r\u00e9pondu \u00e0 une situation concr\u00e8te, \u00e0 savoir une r\u00e9appropriation pol\u00e9mique d&rsquo;un terme employ\u00e9 pour d\u00e9nigrer les gens qui mettaient en avant leur refus d&rsquo;une l\u00e9gitimation de tout pouvoir. Non pouvoir au sens de \u00ab\u00a0<em>pouvoir de\u00a0\u00bb<\/em>, pouvoir d&rsquo;agir (ce que les anarchistes pr\u00f4nent au contraire avec force), mais pouvoir au sens de \u00ab\u00a0<em>pouvoir sur\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La premi\u00e8re diff\u00e9rence, donc, entre gauche et anarchisme, consiste en <strong>une critique anarchiste de la repr\u00e9sentativit\u00e9<\/strong>. Dans le principe m\u00eame, personne ne peut \u00eatre \u00ab\u00a0repr\u00e9sent\u00e9\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire r\u00e9duit \u00e0 des positions (\u00e0 une <em>repr\u00e9sentation, <\/em>une <em>caricature<\/em>, un <em>spectacle<\/em>). Dans la pratique, personne ne peut pr\u00e9tendre incarner \u00ab\u00a0le peuple\u00a0\u00bb : pour les anarchistes, il est aberrant de laisser carte blanche aux personnes mandat\u00e9es. La personne mandat\u00e9e ne d\u00e9cide pas : elle accomplit techniquement des mandats, du mieux qu&rsquo;elle le peut (et donc, certes, de fa\u00e7on forc\u00e9ment pragmatique et subjective). La d\u00e9cision ne vient donc pas d&rsquo;elle, mais des gens ayant \u00e9mis ensemble ces d\u00e9cisions, et l&rsquo;ayant charg\u00e9e, pour des raisons de commodit\u00e9 toutes pragmatiques, de les mettre en oeuvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans la gauche, il y a bien une vision consistant \u00e0 savoir mieux que les autres, et ainsi lapr\u00e9tention, plus ou moins assum\u00e9e, d&rsquo;\u00e9manciper les autres \u00e0 leur place (parce qu&rsquo;ils-elles seraient ignorant-e-s, mal inform\u00e9-e-s de leur propre int\u00e9r\u00eat, etc). Cette posture est typiquement, visc\u00e9ralement, de gauche, m\u00eame lorsqu&rsquo;elle se pare d&rsquo;atours \u00ab\u00a0radicaux\u00a0\u00bb. Ce discours, tout \u00e0 fait \u00e9litiste, m\u00e9prisant et d&rsquo;autant plus odieux qu&rsquo;il adopte bien souvent la forme d&rsquo;une p\u00e9dagogie paternaliste et curetonne bienveillante, se discerne \u00e0 travers toutes les composantes de la gauche. Chez les anarchistes, les opprim\u00e9-e-s s&rsquo;\u00e9mancipent eux-elles m\u00eames, par et pour eux-elles m\u00eames. Ce n&rsquo;est pas le degr\u00e9 de radicalit\u00e9 du discours ou de la pratique qui importe : la radicalit\u00e9 se situe dans la dynamique de l&rsquo;appropriation m\u00eame de la r\u00e9flexion et de la pratique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La deuxi\u00e8me diff\u00e9rence, qui va avec, rel\u00e8ve de la vision m\u00eame de l&rsquo;organisation sociale, pour ou contre <strong>l&rsquo;unit\u00e9, ou la multiplicit\u00e9<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il s&rsquo;agit de l&rsquo;affirmation par la gauche du postulat totalitaire de \u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, que je qualifie de <strong>mythe unitaire<\/strong>. Point sensible (que j&rsquo;\u00e9voquai r\u00e9cemment sur cette liste) car les anarchistes, contrairement aux origines, ne rejettent plus tou-te-s cette notion de d\u00e9mocratie, pourtant conspu\u00e9e par toutes ses tendances au XIX\u00e8me si\u00e8cle (on cherchera en vain une d\u00e9fense de la \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie directe\u00a0\u00bb chez les premier-e-s th\u00e9oricien-ne-s de l&rsquo;anarchisme).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour toutes les tendances de la gauche, donc, y compris l&rsquo;ultra-gauche et le conseillisme pourtant proches de l&rsquo;anarchisme par bien des aspects, la vision de cette organisation sociale s&rsquo;inscrit toujours dans un cadre unitaire, totalisant, regroupant tous les individus et collectifs dans le cadre d&rsquo;une gestion globale. Le plus souvent, celui de l&rsquo;Etat centraliste ; parfois, celui de l&rsquo;Etat d\u00e9centralis\u00e9 (voir certains discours trotskystes actuels) ; toujours, celui de la d\u00e9mocratie (cf l&rsquo;ultra-gauche et le conseillisme, qui rejettent la notion d&rsquo;Etat mais s&rsquo;inscrivent toujours dans un cadre unitaire de \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie r\u00e9elle\u00a0\u00bb &#8211; Pannekoek- ou directe). A savoir que les d\u00e9cisions concernent l&rsquo;ensemble de \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb soci\u00e9t\u00e9 ou \u00ab\u00a0du\u00a0\u00bb peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Plusieurs cons\u00e9quences pratiques, tr\u00e8s importantes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">-Le fonctionnement d\u00e9cisionnel, \u00e0 gauche, est fatalement <strong>majoritaire<\/strong>, dans une conception unitaire et d\u00e9mocratique de la soci\u00e9t\u00e9. De fait, l&rsquo;individu s&rsquo;efface d\u00e8s lors devant le collectif, malgr\u00e9 toutes les d\u00e9clarations d&rsquo;intention. Et si l&rsquo;on parle d&rsquo;\u00e9mancipation individuelle, cela ne peut passer que par \u00ab\u00a0le\u00a0\u00bb collectif. Or chez les anarchistes, la conception de la libert\u00e9 ne s&rsquo;oppose pas \u00e0 celle de la libert\u00e9 d&rsquo;autrui. Selon la c\u00e9l\u00e8bre formule de Bakounine, la libert\u00e9 d&rsquo;autrui \u00e9tend la mienne \u00e0 l&rsquo;infini. Individu(s) et collectif(s), bien loin de s&rsquo;opposer, alimentent mutuellement leur \u00e9panouissement social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">-D\u00e8s lors, pour les anarchistes (contrairement \u00e0 la gauche), le politique -et ses instances- ne consiste pas \u00e0 <em>d\u00e9limiter <\/em>les libert\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire, fatalement, \u00e0 r\u00e9primer ce qui ne se plie pas au \u00ab\u00a0bien commun\u00a0\u00bb \u00e9dict\u00e9. Mais \u00e0 <em>coordonner<\/em>, \u00e0 mettre en relation des dynamiques d&rsquo;\u00e9mancipation et de cr\u00e9ativit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cela peut se r\u00e9sumer \u00e0 la diff\u00e9rence entre le <strong>f\u00e9d\u00e9ralisme anarchiste, et la d\u00e9mocratie<\/strong> (y compris dite \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0directe\u00a0\u00bb). Dans le cas de l&rsquo;anarchisme, l&rsquo;autonomie, la libre association et la contractualit\u00e9, sous la volont\u00e9 de l&rsquo;entraide et de la solidarit\u00e9, issue d&rsquo;une compr\u00e9hension de l&rsquo;intrication \u00e9troite des int\u00e9r\u00eats individuels et collectifs (et non d&rsquo;un imp\u00e9ratif <em>moral<\/em>) ; les instances f\u00e9d\u00e9rales de sont pas destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre <em>d\u00e9cisionnaires <\/em>(\u00e0 moins de consensus, voire d&rsquo;une unanimit\u00e9 &#8211; de fait impossible \u00e0 grande \u00e9chelle), mais \u00e0 <em>mettre en relation<\/em>, \u00e0 r\u00e9pandre <em>les liens <\/em>et elles offrent un espace et un temps de r\u00e9flexion pour concevoir les moyens les plus ad\u00e9quats de mettre en oeuvre ces formes de l&rsquo;entraide (per\u00e9quations, contractualit\u00e9s&#8230;). Dans le cas des gauches, pr\u00e9valent au contraire le refus de la subsidiarit\u00e9 d\u00e9cisionnelle, l&rsquo;association de fait (et de force s&rsquo;il le faut) de tou-te-s sous les instances \u00ab\u00a0l\u00e9gitimes\u00a0\u00bb, et la Loi (y compris les lois sociales, les droits sociaux), dans un sens global.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">-D&rsquo;o\u00f9 une autre cons\u00e9quence : les anarchistes rejettent les \u00e9lections. Et ce, pas uniquement contre l&rsquo;id\u00e9e de repr\u00e9sentation et de repr\u00e9sentativit\u00e9, comme d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9, mais aussi contre l&rsquo;id\u00e9e que la majorit\u00e9 serait l\u00e9gitime \u00e0 s&rsquo;imposer aux minorit\u00e9s au nom du \u00ab\u00a0bien commun\/public\u00a0\u00bb ; contre l&rsquo;id\u00e9e de lois g\u00e9n\u00e9rales. Si vote il y a chez les anarchistes, cela ne peut servir qu&rsquo;aux personnes \u00e0 se situer dans le d\u00e9bat, \u00e0 se trouver pour \u00e9laborer ensemble, \u00e0 synth\u00e9tiser les vues diverses voire divergentes en pr\u00e9sence, mais certainement pas \u00e0 astreindre les minorit\u00e9s \u00e0 une pression de masse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les anarchistes pr\u00e9f\u00e8rent la notion de consensus, pour les d\u00e9cisions impliquant tout un groupe humain ; et de libre association pour toutes les autres d\u00e9cisions (bien plus fr\u00e9quentes en fait) impliquant les concern\u00e9-e-s. Contre la loi, les anarchistes opposent le contrat entre concern\u00e9-e-s ; les r\u00e8gles, n\u00e9cessaires, n&rsquo;imposent pas, ne contraignent pas, mais permettent aux groupes humains de se <em>r\u00e9gler <\/em>les uns sur les autres, de fa\u00e7on \u00e0 accro\u00eetre leurs possibilit\u00e9s r\u00e9ciproques et mutuelles d&rsquo;action r\u00e9elle. Au passage, bien des anarchistes ont \u00e9mis une critique forte du \u00ab\u00a0contrat social\u00a0\u00bb, cet esp\u00e8ce d&rsquo;Eden originel &#8211; qui n&rsquo;a jamais exist\u00e9 dans les faits mais a toujours servi aux pouvoirs \u00e9tatiques de justifier les in\u00e9galit\u00e9s et les injustices r\u00e9elles, et qui tient lieu de l\u00e9gitimation quasi-religieuse de la Loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La gauche quant \u00e0 elle, m\u00eame si elle refuse les \u00ab\u00a0\u00e9lections bourgeoises\u00a0\u00bb, n&rsquo;est pas contre le principe du vote majoritaire ; bien au contraire ellea toujours \u00e9t\u00e9 sa plus ardente promotrice, d\u00e9fendant le vote comme moyen d&rsquo;organisation sociale, voire moyen principal, et m\u00eame principiel, d&rsquo;organisation sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nuance toutefois : le fonctionnement au vote et \u00e0 la majorit\u00e9 se sont r\u00e9pandus dans certaines organisations anarchistes, et dans l&rsquo;anarchosyndicalisme. Avec une nuance de taille par rapport \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame-gauche : les minorit\u00e9s ne sont pas tenues d&rsquo;appliquer les d\u00e9cisions majoritaires, alors que dans l&rsquo;EG si &#8211; le droit pour les minorit\u00e9s ne consistant qu&rsquo;\u00e0 se constituer en \u00ab\u00a0tendances\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette pr\u00e9tention de la gauche \u00e0 imposer l&rsquo;unit\u00e9 montre qu&rsquo;elle n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;un dispositif, et sans doute de fait le plus redoutable pour nos libert\u00e9s, de l&rsquo;\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s vers les formes de l&rsquo;Etat moderne, centralisateur, dont les lois globales se sont historiquement substitu\u00e9es avec violence aux cultures, droits coutumiers, jurisprudences associatives et contractualit\u00e9s diverses. Il suffit, du reste, de mesurer combien la r\u00e9volution fran\u00e7aise a pu jouer un r\u00f4le d\u00e9terminant dans l&rsquo;unification autoritaire du territoire ; \u00e0 un point auparavant inenvisageable, m\u00eame sous l&rsquo;absolutisme d&rsquo;un Louis XIV. Voir la loi Le Chapelier, abolissant le principe m\u00eame de l&rsquo;organisation autonome et directe des personnes (associations, guildes, syndicats, etc.), au nom du bien commun. La gauche a \u00e9t\u00e9 de fait un avatar efficace de cette vision si typique de l&rsquo;Etat moderne. Au nom de la critique des formes pass\u00e9es de la domination sociale (f\u00e9odalisme) et de son logiciel id\u00e9ologique de servitude (la religion), la gauche a particip\u00e9, peut-\u00eatre plus encore que la droite, \u00e0 l\u00e9gitimer une nouvelle forme d&rsquo;organisation de la domination sociale (l&rsquo;Etat-nation-centraliste) et son nouveau logiciel id\u00e9ologique (la d\u00e9mocratie, ou pouvoir \u00ab\u00a0du\u00a0\u00bb peuple&#8230; sur les individus et groupes humains bien r\u00e9els, puis la \u00ab\u00a0la\u00efcit\u00e9\u00a0\u00bb, instaurant dans le marbre une conception toute capitaliste de la distinction entre \u00ab\u00a0sph\u00e8re priv\u00e9e\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0sph\u00e8re publique\u00a0\u00bb, et trahissant r\u00e9cemment sa propension \u00e0 servir l&rsquo;\u00e9crasement de minorit\u00e9s avec sa critique hypocrite de l&rsquo;islam, servant en r\u00e9alit\u00e9 de paravent \u00e0 la perp\u00e9tuation d&rsquo;un racisme d&rsquo;Etat).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces formes organisationnelles ont correspondu \u00e0 des \u00e9volutions \u00e9conomiques d\u00e9cisives (passage d&rsquo;une \u00e9conomie agricole mise sous coupe r\u00e9gl\u00e9e de petits groupes guerriers, \u00e0 une \u00e9conomie de salariat, garantie par des arm\u00e9es \u00e9tatiques). L&rsquo;argent (y compris lorsqu&rsquo;on exige un \u00ab\u00a0partage des richesses\u00a0\u00bb !) remplace Dieu comme f\u00e9tiche de l&rsquo;unification sociale et truchement des rapports sociaux. La communaut\u00e9 unifi\u00e9e de l&rsquo;Eglise a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 la communaut\u00e9 unifi\u00e9e du march\u00e9, des citoyens. Mais c&rsquo;est toujours la m\u00eame vision <em>totalitaire<\/em>. Le fait m\u00eame que les gauches parlent tant des \u00ab\u00a0masses\u00a0\u00bb montre d&rsquo;ailleurs, entre autres indices de vocabulaire, avec quelle consid\u00e9ration -ou plut\u00f4t absence de consid\u00e9ration) les gauches traitent (canalisent, r\u00e9cup\u00e8rent, g\u00e9rent, caricaturent, simplifient, nient voire d\u00e9molissent) les <em>liens <\/em>humains r\u00e9els, dans leur infinie complexit\u00e9 et richesse, les transformant en <em>rapports citoyens<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Troisi\u00e8me diff\u00e9rence, qui va aussi avec : la conception de la fameuse \u00ab\u00a0<strong>transition<\/strong>\u00a0\u00bb vers une soci\u00e9t\u00e9 libre, \u00e9galitaire et solidaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ici, j&rsquo;aimerais rappeler que les anarchistes ne rejettent pas forc\u00e9ment l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une \u00ab\u00a0phase de transition\u00a0\u00bb. La diff\u00e9rence avec les gauches consiste principalement \u00e0 situer cette transition <em>ici et maintenant<\/em>, et non apr\u00e8s une r\u00e9volution. Si r\u00e9volution il y a pour les anarchistes, celle-ci ne peut \u00eatre que le fruit de la praxis r\u00e9volutionnaire, elle aussi ici et maintenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cela va, concr\u00e8tement, avec la question des <strong>moyens<\/strong>. En l&rsquo;occurrence : comment faire pour mettre \u00e0 bas les dominations sociales et les exploitations sociales, alors que les structures collectives sont organis\u00e9es pour l&rsquo;exploitation et la domination ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour une grande partie de la gauche, il est incontournable de prendre le contr\u00f4le de ces structures collectives (parlement, puis syndicats, puis associations citoyennes), en les utilisant, en y faisant une sorte de \u00ab\u00a0lobbying\u00a0\u00bb. Ce fut toute la strat\u00e9gie politique concr\u00e8te de Marx (\u00e0 qui je ne retire n\u00e9anmoins pas les brillantes analyses sociales et \u00e9conomiques), puis d&rsquo;un L\u00e9nine : sa critique du \u00ab\u00a0gauchisme\u00a0\u00bb (c&rsquo;est-\u00e0-dire de celles et ceux souhaitant s&rsquo;organiser de fa\u00e7on extra-parlementaire, et rejetant l&rsquo;id\u00e9e du parti unique), r\u00e9sume paradoxalement l&rsquo;essence des gauches (le v\u00e9ritable <em>gauchisme <\/em>donc, \u00e0 mon sens), \u00e0 savoir l&rsquo;inscription dans (et m\u00eame l&rsquo;affirmation de) un projet social unitaire, d\u00e9nigrant tout ce qui ne rentre pas dans ce moule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A l&rsquo;inverse, les anarchistes (bien loin de rejeter la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;organisation et de collectifs humains, contrairement \u00e0 ce dont les accusent bien des gens de gauche), souhaitent constituer ici et maintenant d&rsquo;autres formes de collectif, d&rsquo;association, de relations sociales, d\u00e9barrass\u00e9es de l&rsquo;exploitation et de la domination. Il ne s&rsquo;agit pas chez les anarchistes de nier le poids des institutions du pouvoir, qu&rsquo;ils-elles sentent d&rsquo;ailleurs souvent peser partiuli\u00e8rement sur eux-elles. Mais, plut\u00f4t que d&rsquo;en user, ce qui est selon leurs observations (et non leurs id\u00e9aux) vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, les affaiblir et les d\u00e9truire par une autre fa\u00e7on de s&rsquo;organiser ici et maintenant, en opposant \u00e0 une dynamique de destruction des liens sociaux sous l&rsquo;apparence d&rsquo;unit\u00e9 sociale, celle d&rsquo;une construction de liens sociaux r\u00e9els. Ce qui a d&rsquo;ailleurs l&rsquo;avantage, pour les anarchistes, de ne pas se poser en \u00e9mancipateurs-trices, mais en force de proposition et de lutte, en <em>dynamique <\/em>d&rsquo;\u00e9mancipation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On notera ainsi que les gauches, bien qu&rsquo;elles partagent avec les anarchistes l&rsquo;objectif (du moins affich\u00e9) d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9barrass\u00e9e de l&rsquo;exploitation capitaliste et de la domination de l&rsquo;Etat, pr\u00f4nent ainsi tr\u00e8s souvent la taxation du capital ou les augmentations de salaire ou l&rsquo;application de lois ou le votez pour nous, ou la <em>nationalisation <\/em>de la production. Mais ne revendiquent pas l&rsquo;abolition du salariat et de l&rsquo;Etat, ni la <em>socialisation <\/em>de la production. D&rsquo;ailleurs, les anarchistes au fond ne revendiquent pas, mais pratiquent l&rsquo;action directe : \u00ab\u00a0les libert\u00e9s ne se donnent pas, elles se prennent\u00a0\u00bb dixit Kropotkine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Quatri\u00e8me diff\u00e9rence, sur <strong>la d\u00e9marche th\u00e9orique<\/strong>. Les gauches ont une vision id\u00e9aliste (y compris lorsqu&rsquo;elles se disent mat\u00e9rialistes ou dialectiques, de par le d\u00e9terminisme trop souvent mis en avant dans des analyses au final simplificatrices, m\u00eame lorsqu&rsquo;elles se parent de discours complexes), au sens o\u00f9 la fin prime sur les moyens, o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9al (aussi fin dans son analyse soit-il) d\u00e9termine la vision du r\u00e9el, l&rsquo;action sur le r\u00e9el, et tant pis pour ce qui refuse de rentrer dans ce moule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les gauches ont par ailleurs (et cela va avec, l&rsquo;id\u00e9alisme occidental \u00e9tant intrins\u00e8quement li\u00e9 \u00e0 la vision monoth\u00e9iste) une vision holiste, aussi bien sociologiquement qu&rsquo;ontologiquement. En bref, il faudrait saisir l&rsquo;unit\u00e9 pour comprendre le r\u00e9el, et construire l&rsquo;unit\u00e9 et la ligne commune pour \u00e9manciper l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Les anarchistes ont en revanche une vision pragmatique, partant du v\u00e9cu. En ce sens, ils et elles ne proposent pas d&rsquo;id\u00e9al, mais l&rsquo;action directe et l&rsquo;affirmation de la diversit\u00e9, ou plut\u00f4t de la multiplicit\u00e9. La seule unit\u00e9 r\u00e9elle qu&rsquo;il y ait, ou plut\u00f4t accord, entre les anarchistes, est ce respect de l&rsquo;autonomie, de la multiplicit\u00e9 pragmatique de l&rsquo;\u00e9mancipation. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un relativisme ; il s&rsquo;agit du constat assum\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas une v\u00e9rit\u00e9 valable en tout lieu (et encore moins en tout temps), mais des pratiques plus ou moins ad\u00e9quates selon l&rsquo;immense diversit\u00e9 des situations, et que ce sont les premier-e-s concern\u00e9-e-s qui sont les plus \u00e0 m\u00eame d&rsquo;y r\u00e9pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ce texte, sans doute plein de simplifications, comme du reste tout texte, n&rsquo;est qu&rsquo;une invitation \u00e0 prolonger le d\u00e9bat, en vue d&rsquo;assumer pleinement notre anarchisme, nos anarchismes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Juanito, groupe Pavillon Noir (FA 86), 27 mai 2013<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gauches et anarchismes Voici quelques remarques, que je vais tenter de synth\u00e9tiser, pour expliciter les diff\u00e9rences de fond entre toutes les composantes dites de \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb (de la gauche sociale-d\u00e9mocrate \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame-gauche, voire \u00e0 l&rsquo;ultra-gauche), et les tendances de l&rsquo;anarchisme. Je passe rapidement sur les points communs positifs, qui animent nombre de militant-e-s sinc\u00e8res, de gauche &hellip; <a href=\"https:\/\/fa86.noblogs.org\/?p=9065\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Gauches et anarchismes<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2691,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-9065","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecrits"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9065","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2691"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=9065"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9065\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9068,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/9065\/revisions\/9068"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=9065"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=9065"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fa86.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=9065"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}