[Poitiers] Manif de flics : un témoignage (presque) recueilli

Notez que, dans une habile subversion du langage, nous avons choisi de remplacer le « s » par le « z », nous référant ainsi au raz, métaphore imagée du courant irrésistible de la révolution, plus prêts que jamais à envoyer balader notre rôle de flics.

NdPN : Manif de flics à Poitiers, comme ailleurs en France. Les « prolétaires en uniforme » n’en peuvent plus de leur boulot ! Propos (presque) recueillis…

 » On prépare son concours et on commence sa carrière en se disant qu’on va enfin avoir un boulot stable, qui aura un sens, en tout cas plus que bosser à la chaîne, pointer à Pôle Emploi ou se faire chier dans une boîte de téléprospection. Qu’on va protéger un peu les faibles contre les forts, réparer tant bien que mal les injustices dégueulasses de ce monde, ici dans notre ville… et puis on se rend vite compte qu’on sera jamais les super-flics des séries américaines, mais les larbins d’une injustice qui nous dépasse.

Au quotidien, embarquer, questionner et livrer d’autres pauvres à la taule, aussi paumés que nous à la base. On rêvait d’être des héros à notre échelle, mais il n’y a aucune reconnaissance, ni des gens, ni de la hiérarchie, et au fond même si ça nous fout en rogne, on comprend, parce qu’on fait effectivement un boulot de merde. On fait le sale taf des gens au pouvoir, qui veulent pas se salir les mains pour garder leur fric et leur pouvoir. On s’est fait avoir.

Certains se barrent dès le début, d’autres tiennent le coup, et restent, parce qu’ils ont trop peur de tout plaquer. Le concours est acquis, le boulot est là alors que c’est la crise. Peu à peu, les collègues sont devenus notre seul cercle d’amis vu qu’on a pas le temps d’avoir une vraie vie à côté. Et puis le crédit pour rembourser la baraque, la bagnole et payer des études aux mômes, celles qu’on a pas faites… alors on reste, on se blinde comme on peut.

On réclame plus de fric et d’effectifs, mais on sait bien qu’on sera jamais assez et qu’on aura jamais assez de moyens pour empêcher les pauvres d’enfreindre la propriété privée, les institutions et les règles qui sont pas faites pour eux. Même une véritable armée de flics ne suffirait pas, parce qu’en fait, on fait face à un phénomène structurel, qui nous dépasse : à quoi bon cogner sur les pauvres qui resquillent, volent et braquent tant bien que mal pour survivre, alors que la loi protège l’enrichissement des riches sur leur dos ? A quoi bon arrêter et expulser des hommes et des femmes qui fuient la misère, et reviendront dès qu’ils pourront ? C’est comme tenter de remplir un tonneau des Danaïdes.

Le vrai problème c’est le système social dans lequel on vit, qui est pourri jusqu’à la moelle. On essaie d’oublier qu’on contribue à cette injustice, oublier que nous aussi, on est des prolos… ça c’est le plus dur. Y’a la culpabilité, tout le temps, même si on fait genre qu’on y pense pas, au fond de nous c’est là, et ça nous tue à petit feu.

D’ailleurs, notre hiérarchie, tout en haut, nous traite comme les autres prolos : faites du chiffre, du rapport, de la procédure… et les missions qui s’accumulent… Tout ça dans des conditions de travail dégradées avec des bagnoles mal ou pas entretenues. Et des locaux tristes et pourris ressemblant presque aux cellules de garde à vue, dont la rénovation est toujours repoussée à un lendemain qui ne vient jamais. Le même productivisme, méprisant, inhumain, qui nous écrase peu à peu.

Alors au final, même si on culpabilise de laisser les collègues seuls, on finit par prendre des arrêts de travail, le temps de reprendre une bouffée d’air, et on repart au turbin, on remet le costume qui est devenu comme une deuxième peau. Chacun se débrouille, trouve son petit truc pour supporter ce rôle. Nous sommes les fusibles de cette société, et parfois on grille. Dépressions en chaîne, et parfois suicide. Trois collègues se sont donnés la mort dans le 86, depuis un an et demi.

Mais le métier ne nous démolit pas que nous ; à petit feu, il bousille aussi nos proches, avec des heures de ci-de là le soir, en week-end, pendant les fêtes… payées en retard ou pas du tout. On voit trop peu notre conjoint, nos mômes. Notre famille, c’est les collègues. Ce manque affectif est un peu à l’image de l’insensibilité qu’on doit se forger au boulot, l’obligation de se blinder, de revêtir son armure… sinon autant démissionner tout de suite vu ce qu’on nous fait faire, vu les larmes, le sang, les gamins brisés. Y’a aussi des collègues qui se la racontent, qui finissent par se convaincre qu’ils « aiment ça », qui franchissent trop souvent la ligne jaune, et qui un jour pètent les plombs – et on leur dira qu’ils sont allés trop loin… alors qu’on les y a poussés au quotidien.

La hiérarchie et le gouvernement ont l’hypocrisie de nous matraquer avec la déontologie, de nous imposer un matricule… comme s’ils s’offusquaient de nous voir appliquer les directives qu’ils nous donnent. En haut, ça réprime les « moutons noirs », les « bavures », mais on voudrait bien les voir à notre place, tous ces bureaucrates en costard-cravate dans leur petit confort, auquel nous, on aura évidemment jamais accès.

Vous les militants, vous nous insultez, vous nous dénigrez en permanence. Mais vous avez peut-être eu la chance de faire des études, de choisir… la plupart d’entre nous n’ont pas eu ce choix-là. Vous dites qu’une société sans classes et sans Etat est possible, et nous reprochez d’appliquer à leur place les lois que font les puissants. Mais je vais vous dire, je crois que ce monde est pourri, et que du pouvoir, il y en aura toujours. Et même si vous disiez vrai, si on se laissait ne serait-ce qu’un instant influencer par vos idées, on pèterait les plombs, parce que toute notre vie est là, et que tous nos repères qui nous tiennent tant bien que mal s’effondreraient. Démissionner ? Mais pour faire quoi ?

Alors on continue. Et ça nous bouffe, mais on continue. « 

Plus de moyens matériels pour la police !

Propos (presque) recueillis par Pavillon Noir