Archives mensuelles : mai 2012

[Poitiers] Sur la manif des flics

Les flics manifestent, on aura tout vu. La presse quotidienne régionale annonce que « les policiers de Poitiers doivent se rassembler devant la préfecture de la Vienne« , aujourd’hui, « à 13 h, pour protester contre la mise en examen pour homicide volontaire d’un de leur collègue parisien. De nombreuses manifestations ont eu lieu, à Paris et dans de nombreuses villes de province depuis quinze jours ». Mais pour quelles raisons au juste ?

Il serait facile d’en rire (jaune), pour nous anti-autoritaires, depuis longtemps convaincu-e-s par nos expériences diverses de répression policière, souvent cruelle, suscitant à juste titre notre colère. Nous ne reviendrons pas ici sur l’évidence de notre rejet de l’institution policière et du monde capitaliste qui l’engendre et qu’elle défend de fait. Pour nous, le règlement des conflits par des forces armées spécialisées dans la coercition, au service des puissants et aux ordres de bureaucrates à leurs bottes, est une aberration.

Nous nous pencherons plutôt sur les causes de ce mouvement chez les flics, les questions qu’il nous pose et les analyses que nous pouvons en tirer. Les flics ne sont pas une caste « à part », ils sont partie intégrante d’un système diffusant contrôle et coercition à tous les échelons de l’organisation sociale.

Un volet des revendications les plus courantes, qui a d’ailleurs fait qu’on ait pu voir çà et là quelques flics manifester dans les cortèges syndicaux, au moment de la réforme des retraites (si si !), porte sur une dénonciation de la RGPP (révision générale des politiques publiques). Avec une surcharge de travail croissante et des exigences toujours plus grandes (et des orientations parfois contestées) de la hiérarchie d’un côté, des postes et du fric en moins de l’autre, les fonctionnaires disent subir le stress au travail, un certain sentiment d’impuissance voire d’inutilité,  à quoi s’ajoute celui du mépris : à l’extérieur, d’une partie de la population face à un travail impopulaire, cristallisant pour beaucoup toute l’injustice de cette société. A l’intérieur aussi, avec une hiérarchie qui pousse à fond dans des tâches dégueulasses mais ne soutient pas en cas de « bavures » inévitables puisque érigées en mode de fonctionnement. Il en résulte parfois, aux dires de nombreux témoignages de flics dans les médias, évidemment anonymes, un sentiment d’abandon et d’isolement social. Bien des flics se sentent évidemment à des kilomètres du rôle de justicier de séries télévisées à la Starsky et Hutch qui ont pu les faire rêver quand ils étaient mômes, et ont peu d’illusions sur le rôle qu’ils jouent dans le système. Beaucoup pensent à démissionner, mais combien le font ? Avec le temps on prend le pli, on « s’endurcit », on ne met plus « d’émotionnel ». On obéit à la « loi », et on finit par se convaincre qu’on est le « rempart de la démocratie »… parce que sinon, on en crève, tout simplement.

Sur ce point de la RGPP, les flics n’échappent pas à la réorganisation structurelle du capitalisme et à ses contradictions. Si la nature de leur travail est évidemment bien particulière, puisque essentiellement coercitive, leur situation au travail est à rapprocher de celle de tou-te-s les travailleur-euse-s du secteur public, qui subissent de plus en plus durement ce que les salarié-e-s du secteur privé se prennent eux aussi dans la figure. En termes de conditions de travail (réductions de postes, restrictions budgétaires, exigences toujours croissantes, management toujours plus dur, répression et isolement de la contestation syndicale quand elle ne va pas dans le sens du plus-répressif). Ces revendications témoignent d’une souffrance au travail frappant tous les travailleur-euse-s, public comme privé, de nationalité française ou étrangère, qui pousse aujourd’hui les fonctionnaires de police à manifester une colère qui va bien au-delà d’un événement (un flic du 93 poursuivi pour homicide volontaire), qui ne fait que révéler un ras-le-bol plus général, présent dans quasiment tous les commissariats.

Et ce, de la part de salarié-e-s dont une partie du métier consiste pourtant régulièrement à obéir aux injonctions étatiques de division et de répression des travailleur-euse-s (notamment « étranger-e-s », que les flics arrêtent et expulsent), et plus généralement de répression des mouvements sociaux (par la force coercitive et-ou des poursuites judiciaires). Pour quelles obscures raisons l’Etat malmène-t-il ainsi des fonctionnaires à qui il doit pourtant son pouvoir, et qu’il devrait au contraire flatter et chouchouter ? En réalité, il n’y a rien d’étonnant à cela. Les contradictions du capitalisme s’illustrent ici parfaitement.

Le capitalisme fonde son pouvoir sur l’accaparement de la décision économique et politique, via l’exploitation de la plus-value organisée par le système du salariat. Ce vol (appelé « profit » ou encore « propriété ») est instauré, protégé et garanti par les forces armées de l’Etat : expropriations et impérialisme, répression de l’atteinte à la propriété capitaliste, répression de la contestation. De fait, la quasi-totalité des taulard-e-s en France sont des pauvres, qui en grande majorité se retrouvent engeôlé-e-s pour avoir porté atteinte, d’une façon ou d’une autre, à une « propriété privée » capitaliste, origine de tant de souffrances et d’inégalités sociales au sein desquelles tout le monde essaie de s’en sortir comme il peut.

Mais ces forces armées, indispensables au maintien du système capitaliste, subissent les mêmes contradictions du capitalisme que l’ensemble des salarié-e-s. Les esclaves du salariat sont la source de tout profit capitaliste, en même temps qu’ils sont les premières victimes des coupes budgétaires. En situation de concurrence et de surenchère technologique, pour se maintenir dans la course au profit toujours plus grand que l’on nomme croissance, le capital doit investir dans des technologies, et doit réduire du même coup la part donnée aux salaires. Dans la police, ça se traduit par plus de vidéosurveillance, de biométrie, de fichage et autres gadgets répressifs, plutôt que d’augmenter les postes. Même topo dans l’armée, où la technologie est généralement préférée au recrutement. Ce qui permet aussi aux capitalistes d’investir des marchés lucratifs par des contrats public-privé, dans l’armement, les systèmes optiques, le fichage, mais aussi dans la construction de taules.

D’où casse des droits du travail, réduction des postes, pressions manageriales pour augmenter la productivité, répression des personnels récalcitrants.

Cette situation est à terme intenable pour les salarié-e-s, voué-e-s à la précarité et à la pauvreté, mais aussi pour les capitalistes. D’une part le profit ne se réalise que si les consommateurs (donc les salarié-e-s) ont les moyens d’acheter la production, ce qui est difficile s’ils n’en ont plus les moyens. D’autre part les salarié-e-s peuvent se révolter. Et si la misère est trop grande, il arrive qu’une partie des forces armées se retourne contre la main qui les nourrit, celle toute propre et manucurée des bureaucrates étatiques, qui paye pour faire à sa place le sale boulot de la répression des pauvres. C’est certes rare, mais ça s’est déjà vu.

Depuis longtemps le capitalisme s’est montré assez inventif pour surmonter ses crises de surproduction, par une fuite en avant de sa violence, étendue à de nouveaux champs d’accaparement (impérialisme, colonialisme, destruction écologique, crédit, capitalisme vert…). Pour briser la contestation, les capitalistes ne comptent plus seulement sur les forces armées : c’est non seulement insuffisant en termes de rapports de force, mais c’est aussi dangereux de tout miser sur des forces qui peuvent se retourner. Il s’agit aussi de désamorcer et canaliser la contestation elle-même, de la détourner sur des revendications et des modes d’expression servant ses intérêts.

Ca a longtemps été (et c’est toujours) le rôle de la « démocratie » représentative, où les populations ont le sentiment d’être libres en choisissant elles-mêmes les gens qui vont perpétuer le système qui les domine et les exploite. C’est aussi, depuis fort longtemps, le rôle des modes de fonctionnement des bureaucraties syndicales.

Si l’on revient aux flics, la contestation est canalisée, détournée sur la solidarité corporatiste avec un flic du 93 poursuivi pour homicide volontaire. Il s’agit de réclamer la « présomption d’innocence » pour les fonctionnaires de police. Malin : la hiérarchie joue du sentiment d’abandon que son arrogance suscite dans les rangs de flics utilisés comme de la chair à canon, souvent en désaccord avec leur hiérarchie et ses directives toujours plus dégueulasses. Ce sentiment d’abandon et de colère est détourné contre d’autres fonctionnaires tout aussi débordé-e-s de boulot (la « justice » étant souvent chargée par des flics de tous les maux, taxée de « laxisme »), et contre les pauvres qui seraient dans « l’impunité ».

Ce tour de passe-passe, par le biais de revendications moisies, permet au pouvoir de détourner les véritables raisons de la colère non contre les vrais responsables (capitalisme et Etat), mais contre ses victimes, à savoir les pauvres, les immigrés, face auxquels il faudrait s’armer davantage. C’est le rôle historique du fascisme en temps de crise. Pas un hasard que le FN soit à l’origine de la revendication d’une « présomption d’innocence » pour les flics. L’UMP, après avoir critiqué par la voix de Guéant ce qui constituerait un « permis de tirer », reprend ainsi à son compte la proposition du Front National.

Les bureaucraties syndicales de flics elles-mêmes, toujours plus bas que tout, reprennent le mot d’ordre dans les manifs d’aujourd’hui, par la voie d’Alliance et Synergie, à droite, mais aussi chez Unité SGP (FO Police). Il s’agirait de favoriser juridiquement les flics, quand ils sont aux prises avec des plaintes contre des possibles délits et crimes qu’ils auraient perpetrés dans leur fonction. Cette différence de statut légal entre des gens est anticonstitutionnelle et bafoue les principes de justice les plus élémentaires ; mais cela ne fait visiblement pas peur à Sarkozy qui a déclaré : « dans un Etat de droit, on ne peut pas mettre sur le même plan le policier dans l’exercice de ses fonctions et les délinquants« .

Pour Me Xavier Prugnard de La Chaise, avocat spécialiste en droit pénal, « il s’agit en fait de renverser la charge de la preuve, la personne sur laquelle va reposer la responsabilité d’apporter des preuves ». « Avec la présomption de légitime défense, ça serait à la personne qui a été visée par le policier de montrer qu’elle n’a pas attaqué le policier ». « Ce serait une présomption d’irresponsabilité pénale. » Or, « prouver que quelque chose n’est pas arrivé ça s’appelle une preuve négative c’est beaucoup plus difficile à apporter qu’une preuve positive ». De plus, les policiers étant assermentés et leur parole pesant souvent bien plus lourd dans les tribunaux, « avec en plus une présomption de légitime défense, ça forgerait une sorte d’impunité statutaire pour le policier quasi indestructible ».

Pour nous anarchistes qui sommes pour un monde sans domination ni exploitation, mais où les populations prennent elles-mêmes en main leurs affaires, y compris leurs conflits, les institutions punitives sont évidemment à bannir. Quand on argumente face à un flic, qu’on le met face à sa contradiction fondamentale, à savoir qu’il pense défendre la justice, l’ordre et la paix tout en appliquant des consignes fort discutables, dont l’illégitimité morale est souvent manifeste, le flic lui-même répond souvent : « c’est pas moi, c’est les ordres, ça vient d’en haut » ou encore « j’y peux rien c’est mon boulot, faut bien que je bosse pour gagner ma vie ».

Nous y sommes : l’obéissance à ce que l’on ne cautionnerait pas en temps normal, fondement de toute domination, de tout esclavage. Même s’il s’agit de reproduire cette domination sur les autres ! C’est aussi ce que répondent, dans une moindre mesure, les ouvriers qui fabriquent des pesticides qui bousillent les sols et la biodiversité et refilent des cancers ; c’est ce que disent les aimbales diplômé-e-s d’écoles d’ingénieurs qui conçoivent des armes, « parce que c’est l’un des seuls débouchés » ; ce que répondent les profs qui hiérarchisent les élèves par des notes et leur apprennent à obéir sous peine de sanctions, parce qu’il « faut bien les évaluer » et « leur apprendre la vie en société » ; les employés de pôle emploi qui retirent leurs droits à des précaires ; etc…

A toi, dont le taf est aujourd’hui d’être flic : je ne lutterai à tes côtés que le jour où tu démissionneras.

Juanito, groupe Pavillon Noir (FA 86), 11 mai 2012

mise à jour (12/05) : un article de la NR sur la manif donne la parole aux flics

La peste soit des pesticides !

Pesticides : le changement, c’est pour quand ?

Les effets dévastateurs des pesticides pour la santé, en particulier chez les enfants, n’est plus à démontrer. Mais peut-on véritablement se passer de ces « produits phytosanitaires » censés accroître les rendements et faciliter le travail des agriculteurs ? Sortir des pesticides est loin d’être impossible, mais implique que les agriculteurs, les chercheurs, et les politiques soient capables de se remettre en cause. Voici comment sortir des pesticides, en sept leçons.

Dans le service pédiatrique qu’il dirige, au CHU de Montpellier, le professeur Charles Sultan constate tous les jours les effets dévastateurs des pesticides perturbateurs endocriniens. Ces molécules sont particulièrement redoutables pour les fœtus. « Chez les petits garçons, cela provoque notamment des malformations des organes sexuels. Chez les petites filles, on note une puberté précoce. Au-delà des problèmes psychologiques et sociétaux que cela pose, on sait que c’est un facteur de risque de cancer du sein », détaille le médecin. Les enfants d’agriculteurs sont particulièrement touchés. 28 % des nouveau-nés présentant une malformation génitale sont issus d’une famille d’agriculteurs alors que cette proportion descend à 14 % chez les autres, révèle une étude que le médecin a menée en 2002 sur plus de 2000 naissances. Des résultats confirmés par une deuxième étude en 2011 [1], dans un contexte où les agriculteurs commencent à se battre pour faire reconnaître le caractère professionnel de leurs maladies, après une longue omerta.

Depuis plus de dix ans, Charles Sultan alerte ses collègues et les responsables politiques sur le danger de ces perturbateurs endocriniens. Les effets sanitaires des pesticides auxquels sont exposé les fœtus ne se voient pas nécessairement à la naissance, ni même au cours de l’enfance ou de l’adolescence. Les problèmes peuvent surgir 20, 30 ou 40 ans après l’exposition. « Des effets transgénérationnels ont par ailleurs été récemment mis en évidence », précise Charles Sultan. Intervenant dans un congrès organisé au Sénat le 23 mars dernier par l’association Générations futures, il a lancé un cri d’alarme et appelé la France, premier consommateur européen avec 65 000 tonnes pulvérisées chaque année, à « une sortie des pesticides ». Le défi pourrait être relevé, à condition que le pays se prépare à une révolution agricole majeure.

1. Sortir des laboratoires pour sélectionner les plantes

« Il est très difficile, avec les variétés utilisées aujourd’hui en agriculture de se passer de pesticides », dépolore Marc Dufumier, agronome et professeur à l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement (agroParisTech). Les plantes d’aujourd’hui sont sélectionnées en laboratoire, loin des réalités des champs et des agressions du climat. « Elles ont des hauts potentiels de rendement, mais dans des écosystèmes très simplifiés, sans chenilles, sans champignons, sans acariens, etc. » La sélection génétique de ces plantes s’est faite très rapidement, dans la France d’après-guerre, à l’opposé de ce qui se pratiquait depuis des siècles en agriculture : « Les agriculteurs cherchaient leurs semences dans leurs propres champs. Ils prenaient les meilleures à chaque fois. Ils étaient les maîtres de leur sélection. Et la plante était adaptée, au fil des années et des siècles, à son environnement. »

Pour pouvoir cohabiter avec des insectes piqueurs-suceurs, elles s’étaient, par exemple, parées de poils. Tandis que leurs voisines, qui avaient à se protéger des chenilles, n’en avaient surtout pas, puisque cela aurait été l’endroit idéal pour pondre des œufs. Tout cela parfois au sein d’une même parcelle. Avoir des variétés paysannes multiples et extrêmement diversifiées, sur un même terroir, est une étape importante pour sortir des pesticides. Qui s’accommode mal avec la loi votée par nos députés en novembre dernier sur le certificat d’obtention végétale, qui supprime le droit de ressemer librement sa propre récolte sans verser de taxe.

2. Réapprendre à travailler la terre

Mais, pour apprendre à cultiver la terre sans recourir aux produits chimiques, les agriculteurs français doivent de toute façon changer complètement leur manière de travailler. Arrivés dans les campagnes françaises à partir des années 1960, les pesticides ont enfermé nombre de paysans dans un piège dont ils ont du mal à se tirer. « Quand ils ont supprimé l’atrazine (un herbicide, ndlr), se souvient l’un d’eux, je me suis demandé comment j’allais faire. Je ne savais pas, je ne savais plus que l’on pouvait désherber autrement qu’avec un pulvérisateur. » Ailleurs en Europe, et notamment en Allemagne et en Autriche, d’importants progrès techniques ont été réalisés en matière de désherbage mécanique. Mais ces techniques ne sont, curieusement, que rarement enseignées dans les écoles françaises.

« Pour éviter le désherbage chimique, on peut aussi simplement décaler les dates de semis », éclaire Laurence Guichard, agronome à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), qui a participé à l’expertise Ecophyto R&D. Les mauvaises herbes poussent les premières, et on peut alors les retirer facilement. Les auteurs de l’expertise « Eco-phyto R&D », qui ont recensé cette technique dite du « faux-semis »,  étudient la faisabilité d’une réduction de 30 % de l’usage des pesticides. « Cette réduction est possible sans gros bouleversements du paysage agricole français, poursuit Laurence Guichard. C’est-à-dire avec les mêmes cultures et les mêmes assolements. Mais avec, par contre, une petite baisse des volumes, sans incidences économiques pour les agriculteurs puisque le manque à gagner est compensé par les moindres dépenses en intrants. »

Mais ce premier palier de réduction pose quand même problème… Aux vendeurs de pesticides, bien sûr, mais aussi aux coopératives, qui ne voient pas nécessairement d’un bon œil la baisse des volumes récoltés. « Dans le système économique actuel, les coopératives n’ont aucun intérêt à encourager ce genre de pratiques », tranche Laurence Guichard. Que dire, alors, d’une suppression totale ?

3. Redécouvrir les écosystèmes

« Le vrai problème est que les agriculteurs vont y être obligés », souligne Marc Dufumier. Il propose que « l’on n’attende pas des dizaines d’années, et les résultats des études épidémiologiques sur les effets sanitaires de ces produits pour apprendre à s’en passer ». Selon l’agronome, certains agriculteurs anticipent ce changement. Il cite l’exemple d’agriculteurs picards qui s’exercent à se passer de labours, pour laisser travailler les vers de terre. Et qui ont découvert que la luzerne, qui piège les nitrates, permet de neutraliser les mauvaises herbes, en même temps qu’elle protège le sol de l’érosion. « Mais pour que ce genre d’expériences se multiplient, il faudrait qu’il y ait un débouché local pour la luzerne, poursuit Marc Dufumier. Il faudrait imaginer de remettre en place l’élevage dans cette région. »

Le bouleversement que suppose la sortie des pesticides « ne rime pas avec un retour à l’agriculture de nos grands-parents », prévient Marc Dufumier. « En Charente-Maritime, par exemple, on fait des lâchers de micro-organismes parfaitement éprouvés contre la pyrale du maïs. C’est le résultat d’une recherche très poussée en agroécologie. Mais l’objet de la recherche, c’est l’écosystème, et non la plante hors sol. » Ces techniques de « lutte intégrée » sont très utilisées par les agriculteurs qui choisissent de se passer peu à peu de pesticides. « Ça marche vraiment très bien. C’est presque miraculeux, dit l’un d’eux. Passer en bio, bien sûr, ce serait l’étape suivante, la plus logique. Mais attention, ça devient très technique ! S’habituer à travailler sans les produits auxquels on est habitué depuis des années, ce n’est pas forcément simple non plus. Il faut passer beaucoup de temps à observer. Avoir une connaissance pointue de son écosystème et de son sol. On a perdu tout ça, pour beaucoup d’entre nous. »

4. Réorienter les aides publiques à l’agriculture

À la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab), on estime que le défi, majeur, est possible à relever. Un plan de travail prévoyant 20 % de la surface agricole utile (SAU) en bio en 2020 a même été élaboré (la France plafonne aujourd’hui à 2,5 % de la SAU en agriculture biologique). Ce plan propose notamment la mise en place d’un « nouveau mode de calcul des aides, basé sur le principe des “coûts de pollution évités”, ou des “services environnementaux” en tenant compte des emplois plus que de la taille de l’exploitation ».

Comment financer ces changements structurels ? Et notamment la formation et l’accompagnement technique des milliers d’agriculteurs français qui ne savent plus se passer des produits phytosanitaires ? « Pourquoi ne pas piocher dans les 9,5 milliards d’euros du premier pilier de la Politique agricole commune ? », interroge Marc Dufumier. « D’ici un an et demi, on va devoir tout reformuler, insiste-il. On devrait avoir le courage de conditionner toutes les aides publiques à un cahier des charges qui respecterait une sortie des pesticides. Cela exigera beaucoup de travail, qui devra être bien rémunéré. Il est évident que si l’on poursuit dans cette même course aux coûts les plus bas, on est sûr d’échouer. » Pour l’agronome, qui se dit  « techniquement optimiste », les difficultés pourraient être plutôt politiques.

La façon dont le plan Ecophyto 2018 a été mené semble donner raison à ses doutes. Promulgué dans la foulée du Grenelle de l’environnement, ce plan ambitieux promettait de réduire l’usage de pesticides de 50 % en dix ans. Trois ans après son lancement, aucun progrès. En 2011, le volume de pesticides consommés a même augmenté ! L’absence de contrôles sérieux et de moyens de coercition font que les 41 millions d’euros dépensés pour ce plan fantôme ont surtout servi… à de la communication, pour faire croire au changement. Et continuer d’encourager les autres modes de culture. Comme les agrocarburants, par exemple. Très consommateurs de pesticides, et qui ont bénéficié d’avantages fiscaux évalués en janvier dernier à 1,8 milliard d’euros par la Cour des comptes !

5. Soutenir les préparations naturelles

Faciliter le passage à une agriculture sans pesticides se traduirait aussi par la liberté d’utiliser, de produire, d’échanger et de commercialiser des préparations naturelles dites « peu préoccupantes » (PNPP), qui protègent notamment les plantes des maladies et peuvent donc remplacer les produits phytosanitaires. Si l’ortie est devenue l’emblème de ces préparations, les PNPP peuvent également être à base de prêle ou de fougère, sous forme d’extrait fermenté (purin), de décoction, d’infusion ou de macération. « Ce sont aussi l’argile, le vinaigre blanc, le petit lait ou l’huile de Neem, souligne Jean-François Lyphout, « ortieculteur » et membre d’une association qui promeut ces préparations (Aspro-PNPP). Mais en France, les PNPP se heurtent à des impasses réglementaires. » Leur commercialisation requiert en effet l’inscription de leurs substances actives sur une liste communautaire, au même titre que les produits chimiques. 40 000 euros, c’est le coût moyen des taxes pour le dépôt d’un dossier en vue de l’inscription de la matière active. Pas simple à réaliser [2], pour des demandeurs qui sont pour l’essentiel des agriculteurs, des jardiniers ou des associations.

En avril 2011, le ministère de l’Agriculture annonce l’autorisation de vente du purin d’ortie et en établit la « recette de fabrication ». Problème : cette recette ne correspond pas aux pratiques des fabricants ! De fait, cet arrêté recrée l’interdit. Alors que Jean-François Lyphout s’étonne toujours de « l’acharnement du ministre à bloquer les alternatives aux pesticides », de plus en plus de communes et d’élus s’engagent à défendre et à promouvoir les PNPP. Deux régions, un conseil général, douze villes, cinq communes, deux parcs naturels régionaux, un lycée agricole sont d’ores et déjà partenaires de la démarche de l’Aspro-PNPP. Ces derniers mois, des agriculteurs, des jardiniers, des élus et des consommateurs ont multiplié les actions civiques en épandant symboliquement sur les places publiques du purin d’ortie sur les plantes (voir notre vidéo). « Tant que le gouvernement respectera pas l’amendement à la loi sur l’eau de décembre 2006, adopté par les deux assemblées, affirmant que les PNPP ne sont pas des pesticides, et ne permettra pas leur commercialisation et leur utilisation effectives, nous appellerons tous les citoyens et les élus à soutenir nos actions civiques », affirme Jean-François Lyphout.

6. Sortir du déni

Pour des agriculteurs comme Paul François, victime de pesticides président de l’association Phytovictimes, la diminution des pesticides doit passer par une reconnaissance du mal que ces produits font. « Il y a un déni terrible dans la profession », affirme-t-il. Ce tabou fait d’ailleurs craindre aux plus pessimistes un nombre alarmant de victimes dans les années à venir. Si le silence commence à être rompu dans certains coins de campagne, il reste quand même très pesant. « Le fait que ces produits soient en libre service n’aide pas à prendre conscience du danger. »

Les vendeurs de pesticides s’appliquent avec zèle à masquer les dangers mortels de ces produits. L’appellation qu’ils se donnent – « Syndicat professionnel des industriels de la protection des cultures » – annonce, à elle seule, tout leur programme de communication. Dans le cahier de doléances formulé lors du congrès de Générations futures le 23 mars dernier, figure une demande d’étiquetage très claire sur les risques pour la santé et l’environnement, un peu comme pour les paquets de cigarettes.

7. Combattre les lobbies

Une France sans pesticides ne ressemblerait pas tout à fait à celle dans laquelle on vit. C’est sans doute là le problème… pour ceux qui ont le pouvoir en tout cas. Alors que le professeur Sultan appelait à la sortie des pesticides, Xavier Beulin, président de la toute-puissante Fédération nationale des exploitants agricoles (FNSEA), se trouvait dans les Pyrénées, à l’assemblée générale d’une section départementale du syndicat. Il s’y est illustré par un brillant « les grenouilles ou les libellules, ça commence à bien faire », évoquant aussi « cette écologie punitive et dogmatique ». Il y a un an, il avait affirmé que le cas de Yannick Chenet, un agriculteur mort quelques jours avant d’une leucémie due aux pesticides, était un cas isolé.

Le même Xavier Beulin s’était insurgé contre les termes de l’accord signé entre le Parti socialiste et Europe Écologie les verts, dans lequel était mentionné le nécessaire « soutien à l’agriculture paysanne et biologique pour atteindre les 20 % de la SAU en bio ». Espérons que le débat national sur l’agriculture, la pêche et l’alimentation promis aura bien lieu. Et qu’il tiendra compte de la santé des agriculteurs, et de celle de leurs enfants.

Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler

Photo : CC USDA, Wikimedia

Notes

[1] Cette seconde étude dirigée par le Professeur Charles Sultan, publiée en 2011, montre que la fréquence des hypospadias (malformation de l’urètre) passe de 0,2 % à 8,2 % chez les garçons issus de « grands-mères distilbène », un médicament xéno-oestrogène considéré comme un modèle de l’action des pesticides perturbateurs endocriniens.

[2] Issues de savoirs populaires, les PNPP sont réalisables par tous et non brevetables : le coût des procédures n’est donc pas amorti par le monopole accordé par un brevet.

Basta mag, 10 mai 2012

NdPN : voir aussi une vidéo du couple Bourguignon

[Poitiers] Sale coup de la préfecture contre Nika

PREFECTURE DE POITIERS : FAUT BIEN GAGNER SA VIE

Communiqué RESF

Nika PEIKRISHVILI était jusqu’à ce matin scolarisé au lycée professionnel LE DOLMEN à Poitiers en 2 CAP vente. Il est arrivé en France en 2008 alors qu’il n’avait que 16 ans, en passant par la Pologne. Sa maman et son grand frère était déjà à Poitiers depuis 2006. Les adultes ont été déboutés du droit d’asile. Ils ont trouvé refuge à la Communauté Emmaüs de Vendée où ils travaillent à la satisfaction de tout le monde. La famille s’est agrandie avec la naissance de deux petites filles.  Nika a continué sa scolarisation à Poitiers, tout en passant toutes ses vacances à Emmaüs. Mais à sa majorité, en juillet 2011, on lui a signifié qu’il était Dubliné (c’est à dire promis à une première expulsion vers le pays par lequel il est entré en Europe avant une seconde expulsion vers son pays d’origine). Ce matin, il est allé avec l’assistante sociale à un rendez-vous de la préfecture de Poitiers. Il a été arrêté par la police à la sortie de la préfecture. Il est actuellement conduit vers le CRA 2 de Mesnil-Amelot, où il va arriver dans la nuit. Un avion pour la Pologne est déjà prévu pour demain matin 9h40. C’est un jeune majeur qui va devenir « isolé »… Félicitations au préfet et à son secrétaire général (qui, courageusement ne prend personne au téléphone) : ils auront l’honneur odieux d’être les derniers préfets de l’ère Sarkozy à avoir tenté d’expulser un lycéen.

Les adresses auxquelles dire (sans injure ni diffamation) tout le bien qu’on pense d’eux, et du même coup, bon débarras !

Préfecture de la Vienne : Téléphone préfecture Poitiers : 05 49 55 70 00 fax : 05 49 88 25 34 yves.dassonville@vienne.gouv.fr courrier@vienne.gouv.fr jean-philippe.setbon@vienne.gouv.fr paquita.bannier-gauthier@vienne.gouv.fr
Nicolas Sarkozy et ses conseillers  Elysée fax : 01 47 42 24 65
Conseiller spécial Henri Guaino   henri.guaino@elysee.fr Secrétaire  général xavier.musca@elysee.fr guillaume.larrive@elysee.fr

Ministère de l’Intérieur claude.gueant@interieur.gouv.fr
Directeur de cabinet :   stephane.bouillon@interieur.gouv.fr Directeur de cabinet-adjoint :  georges-francois.leclerc@interieur.gouv.fr Les membres du cabinet chargés de l’immigration : pierre.regnault-de-la-mothe@interieur.gouv.fr henri.zeller@interieur.gouv.fr christophe.reynaud@interieur.gouv.fr   Secrétariat général à l’Immigration : Fax: 01 77 72 61 30 et 01 77 72 62 00
Secrétariat général  secretariat-general@immigration-integration.gouv.fr Secrétaire général :  stephane.fratacci@immigration-integration.gouv.fr Directeur de cabinet :  gautier.beranger@immigration-integration.gouv.fr 01 77 72 62 66 Chef de cabinet :  charlotte.orgebin@immigration-integration.gouv.fr 01 77 72 62 40

mise à jour :

Toute dernière heure : l’avion de 9h40 pour la Pologne est parti sans Nika qui a refusé de se laisser embarquer et qui a réintégré le CRA.

A suivre

Courriel, liste militante, 10 mai 2012